Sauver le libre ?

Ce matin sur France Inter : J’ai cru entendre « Sauver le libre ! »
Hélas non – fausse alerte Antoine ! – c’était le ministre lui même, Monsieur Donnedieu de Vabre qui parlait de sauver le LIVRE !
Avec le président de la BNF, Monsieur Jeannenet. Tous à Sciences Po – tiens pourquoi Sciences Po ? – pour dire bien haut qu’il faut sauver le livre du péril numérique, qu’il faut aider les éditeurs à faire le pas, qu’il faut aider les enseignants à propager le goût de la lecture. Un colloque à grand tapage pour sauver le livre qui, c’est vrai, se porte si mal, pauvre livre. Est-ce la concurrence de tous ces jeux vidéos, ces films, ces contenus multimédia sur téléphones, Internet, qu’on ne lit plus ? Allez messieurs, il y a des facilités qu’il faut savoir dépasser, surtout lorsqu’on est ministre de la culture, ou président de la très grande bibliothèque de France.

> Photo Flickr (Bibliothèque de Rio de Janeiro)

Le comble de la mauvaise foi était atteint lorsque le ministre assurait qu’il était temps d’envisager une conception de la culture séparée, et même débarrassée de ses aspects politiciens. A la phrase suivante, il disait que la campagne électorale se présentait fort bien pour Nicolas Sarkozy, et qu’il y avait de quoi s’en réjouir. Mes bras en tombaient ballants, je me désintéressais de ma tartine.

Non, ce n’était pas un cauchemar, j’étais bien devant mon petit déjeuner quand j’ai entendu ces propos.
Non, je ne m’étais pas levé dans un autre siècle (précédent), oui nous étions bel et bien ce 22 février 2007, à Paris, France, Europe, planète Terre.

Le problème que je vois à la tenue d’un tel inconséquent raout ?
1) Le livre n’a pas besoin d’être sauvé mais le lecteur a sans doute besoin d’être accompagné dans sa découverte de celui-ci, et vraisemblablement moins à Sciences Po qu’en d’autres endroits moins médiatiques et collusifs. Le citoyen aurait – par contre- besoin d’être sauvé des propos peureux (et donc) réactionnaires d’un ministre en fonction.
2) Le numérique n’est pas un risque ou une menace pour le livre mais une chance. Savez-vous quelle est la meilleure vente des Editions de L’Eclat ? Réponse : un livre qui dès sa sortie a été intégralement, librement et gratuitement téléchargeable sur le net et qui l’est encore : « Libres enfants du savoir numérique » Anthologie des textes du logiciel libre réunis par Olivier Blondeau et Florent Latrive.
3) La lecture n’appartient pas en exclusivité au support du livre, il faudrait le rappeler. On lit aussi dans les jeux vidéos, dans les sites web de NetArt et ceux d’information, dans les cd ou dvd-roms, au cinéma, dans les bandes dessinées, les mangas, etc.
4) Le livre deviendra un jour numérique et la conception actuelle de la culture n’y aura vu que du feu, toute occupée qu’elle était à se demander comment freiner l’évolution pour qu’on tire un maximum de profits avant tout changement.

> Photo Flickr (© Leila Brett)

Avec de tels acteurs aux plus hautes fonctions de la culture, le grand public découvrira avec vingt ans de retard, que d’illustres inconnus on créé dans l’ignorance la plus grande des pouvoirs publics, ce mouvement qu’on appelle le libre, vous savez, ce truc (concept politique) qui fait que ces machins (Internet, Linux) existent et soient utilisables et ré-appropriables par chacun des connectés sur cette terre ; qu’ils fabriquent ce… euh (l’intelligence collective).

La culture telle que l’envisageaient André Malraux ou Michel de Certeau se devait d’accompagner et d’anticiper, par une grand attention aux signes contemporains, les transformations du monde. Celle pratiquée par la machine Chiraco-Sarko-DeVabrienne se demande comment faire durer le plus longtemps possible une culture de l’objet identifié dans son économie matérielle (le livre, l’oeuvre, l’auteur), freinant de fait et en actes, la venue d’une autre ère, basée sur les échanges immatériels et informationnels généralisés (le réseau, le flux, l’amateur).
Il y a la même raideur arrogante dans les propos de Donnedieu de Vabre ce matin, que dans celle de De Villepin au moment des manifestations anti CPE. Cette sûreté de détenir les clés d’un avenir planifié cache une impuissance à lire le monde actuel.

Ce combat d’arrière garde se tient, ainsi que ce gouvernement l’a toujours fait, dans une dichotomie qui sépare et divise. La triangulation oedipienne, le paradigme de la complexité, la systémique écologoqique ne font assurément pas partie de ses modes de pensée, et ce sont eux, qui en définitive font défaut, signalant un manque avéré d’intelligence d’avec son époque.

L.D.A