Nuées ardentes

Les oiseaux, Georges Braque, 1953

Le ciel obscurci dans un vacarme noir tremblant ; le sol en mouvement en tous sens ; des cris secoués ; d’abord isolés ; stupeur et tremblements ; dans la voix ; ces failles ; puis partout sourds suintants ; l’air épaissi dans une chaleur suffocante ; tout gris brûlant ; les gardiens du trésor à genoux ; glanant un peu d’air au raz du sol ; leurs narines palpitent ; l’un d’eux se jette sur les coupes les cuillers les louches les brocs richement décorés ; pour qui ce geste désespéré maintenant que le monde s’embrase ; sa grande toge de coton ; son corps de chair remparts aux argents aux ors ciselés ; susurrant d’incompréhensibles supplications ; pas un ne doute que bientôt c’en sera fini ; finies les fêtes orgiaques ; finis les chants et les danses ; finis les ébats langoureux ; finie la vie de richesses déployées ; fini le temps des paroles qui vous emportent la nuit aux chants des esclaves ; fini l’éclat de l’argent ; finie la splendeur de l’or ; la toge du gardien s’embrase d’un coup ; pas de cris pas de plainte ; à peine un râle qui déchire sa gorge brûlée de feu ; dans un sursaut de vie qui veut vivre encore il se retourne ; avec une grâce inouïe ; allongé maintenant sur le dos il protège le trésor de métaux précieux brûlants ; il cherche du regard à crever la voute bleu nuit de l’espace ; la seule qui lui soit accessible, car ses paupières déjà de cendre ; nuée ardente ; ses yeux encore humides cherchent une issue ; une trouée se forme fugace au-dessus de lui ; juste le temps ; ou le désir ; de voir deux colombes noires dans un ciel d’azur ; un jour ; demain ; plus tard ; il les peindra.

Luc Dall’Armellina


écrit en atelier d’écritures avec Anne Savelli – 12 février 2014, Le Louvre, Paris