De la dynamite !

La chanson, art populaire, textes courts, lus ou chanté, en musique, susurrés ou criés, entre en littérature par la grande porte. Que le Nobel de littérature soit allé à Bob Dylan le 13-06-2016 est le signe d’une reconnaissance de la chanson comme un art littéraire, enfin je crois, ou alors trop de choses m’échappent. Je voudrai essayer de démêler quelques fils de cet événement étonnant car j’y vois un symptôme.

Peut-être celui d’un désarroi, de la part d’une institution qui ne trouverait plus dans la production littéraire contemporaine, de motifs ou formes suffisamment forts pour signaler l’exception d’un regard, d’une syntaxe, d’un art, et dont l’histoire des choix témoigne pourtant jusqu’ici du contraire, même si on peut rester critique à tout endroit.

Peut-être aussi simplement le signe de mon incapacité à comprendre un choix novateur, osé, risqué, que je ne suis pas en mesure de saisir dans toute sa complexité ?

Je me suis tout d’abord dit : Ah c’est bien de reconnaître un artiste auteur et musicien populaire, ils vont donc créer une nouvelle catégorie pour les chanteurs, song writers et autres troubadours… Mais non, c’est le prix littéraire dont il s’agit !

La chanson est-elle un art littéraire ? C’est le cas je crois, mais pas seulement, c’est l’art d’une alliance subtile et complexe entre poésie, musique et chant portés par un corps dans une voix singulière. C’est un art mineur se défendait Serge Gainsbourg, qui faisait référence à la peinture, à l’architecture, la littérature, la poésie, comme des des arts majeurs. Peinture qu’il avait d’abord pratiquée, dans laquelle il s’était engagé, qu’il plaçait au dessus de tous les arts, avant d’y renoncer pour la chanson. Avec son sens aigu de la provocation, il concédait que certaines de ses chansons avaient peut-être frôlé le dépassement de l’art mineur avec sa Ballade de Mélodie Nelson

Le jury a-t-il voulu célébrer l’auteur-compositeur-interprète contemporain Bob Dylan, inscrit dans la tradition homérienne ? Saluer un parcours alliant tradition populaire et renouvellement des formes ? Saluer un poète ayant pris position – avec des millions de ses contemporains – dans les luttes sociales de son temps comme Patti Smith, Jimi Hendricks, Janis Joplin, et les 32 groupes présents à Woodstock ?

Image extraite du clip « Subterranean Homesick Blues » chanson de Bob Dylan, parue en mars 1965 sur l’album Bringing It All Back Home. On voit en arrière plan, Allen Ginsberg, poète et membre fondateur de la beat generation.

En attribuant ce prix de littérature, le jury du Nobel a récompensé un auteur-compositeur-interprète (et non un écrivain) que son médium et sa stature de rock star amène à avoir énormément d’audience, ce qui ne manque pas de conférer au passage au jury qui le décerne, des allures de moderne audace… ou d’opportunisme pragmatique… Je m’explique.

Cette nomination pose question, non sur la qualité ou l’exemplarité, mais sur le registre. La littérature a-t-elle besoin de l’aura d’une rock-star ? Je veux dire d’une sorte d’aura qu’aucun écrivain ne pourra jamais avoir parce que l’écrivain n’est pas (très rarement) exposé physiquement au jugement populaire comme l’est la rock-star sur scène. La littérature a-t-elle un si vital besoin de sueur, d’affiche, de paillettes ? Car si j’aime beaucoup les chansons de Bob Dylan, il est devenu, malgré lui, un produit de l’industrie culturelle. Il me semble que lui attribuer un prix de littérature, c’est amener en littérature, un mode de légitimation qui n’est pas celui de la littérature.

Le choix du jury est-il un message adressé à la littérature mondiale ? Aux auteurs ? Aux lecteurs ? Mais quel message ? C’est là toute l’ambiguïté de ce prix, moins dans son choix que dans sa valeur symbolique : reconnaître la chanson et à travers elle un auteur-compositeur-interprète : Bravo ! Le Nobel, c’est de la dynamite ! Mais adouber en littérature, une star mondiale de la chanson rock incontestée depuis 50 ans, une icône, une marque, bardée de tous les honneurs de la musique me laisse perplexe. J’en vois déjà qui vont me dire que je n’ai rien compris, que ce prix c’est pour son œuvre… Certes.

La chanson est devenue elle aussi un marché, et c’est vrai pour partie des productions des arts : cinéma, arts plastiques, littérature, qui ont chacun leurs stars, produits (aussi) par/dans un système économique capable de les dénicher comme de les fabriquer, de les faire éclore ou disparaître, de les faire durer quand il est de leur intérêt économique de le faire.

La poésie, elle, s’en fout, qui continue à chercher son graal sur les chemins de traverse, les sentiers de mule, à flanc de montagne, de petits festivals, en scènes ici ou , en printemps, en maisons de la poésie, en petits éditeurs passionnés et inventifs. L’art est libre et c’est à cette condition fondamentale seulement qu’il peut continuer de nous transporter, de nous émouvoir, de nous augmenter tous et chacun : combien l’ont dit, de Kant à Adorno & Horckheimer à Arendt.

Bob Dylan a été de ceux-là, farouches indépendants, mais c’est entre 1964 et 1975 qu’il aurait du recevoir son Nobel de littérature, à titre de reconnaissance et de gratitude pour l’acuité de son regard et la force de son expression à propos du monde et des temps changeants. N’est-ce pas ce qu’on attends avant tout de la littérature ? De la chanson aussi ? Que ça pique, que ça gratte, que ça nous élève, que ça nous change ? Il a selon moi reçu ce prix 40 ans trop tard, c’est-à-dire au moment où son nom s’est sédimenté dans un produit d’industrie culturelle, malgré tous ses efforts pour rester libre.

Lequel des deux Dylan le prix Nobel a-t-il sanctifié ? Le Bob libre et sauvage des années 70 ? Ou le Dylan des grands shows mondiaux ? Les deux sans doute, mais en attendant si longtemps que le second éclipse le premier et le recouvre complètement, l’académie Nobel adresse à la littérature, à ses auteurs et au public, un bien curieux message. Bob est dit-on resté muet durant deux semaines à l’annonce de son prix, silence que certains auront qualifié de méprisant. J’imagine plutôt son désarroi, Bob voulait fuir, se cacher, mais Dylan l’a convaincu d’accepter. A eux deux, ils ont écrit le (beau ! j’attends les sous-titres pour mieux apprécier) discours à 8 millions de couronnes. Autant de couronnes, c’est beaucoup, surtout pour un Roi.