Blogs et contenus « à risque »

Les contenus dits « à risque » sont, selon certains, la plaie du web… On croit d’abord à une mauvaise plaisanterie… mais la réalité malmène la fiction, c’est connu. Faites se rencontrer un éclairage politique défaillant et une conscience technologique approximative, vous obtiendrez un beau sac de noeuds potentiellement liberticide :

La députée estonienne Marianne Mikko préconisait dans un rapport au parlement Européen du 7 mars 2008 intitulé « Concentration et pluralisme dans les médias dans l’Union européenne » un « encadrement plus strict » des bloggeurs car elle craignait que ceux-ci ne deviennent « les pollueurs du cyberespace ». Mais Overblog, plate-forme française d’hébergement veille au grain, et ce faisant, a devancé les analyses politiques de l’élue et propose une technologie de filtrage linguistique très (trop?) sérieuse, qui identifie les dérapages, permet à l’hébergeur la suppression des blogs et purifie aussitôt le milieu informationnel à risque qu’est devenu le web.

clavierblog

Mères outrées et pères sévères, dormez tranquilles ; enseignants, principaux et recteurs reposez-vous sur elle, tous les autres, dormez sur vos deux oreilles : Overblog possède un infaillible système automatique de détection des « risques » liés au web.  On pouvait lire dans l’article d’Isabelle Boucq ( 01net ) : « Le site a ainsi mis en place une technique de filtrage automatique des contenus. La technique consiste à mesurer l’influence d’un blog (nombre de lecteurs, temps passé, quantité de commentaires engendrée), mais aussi les « sentiments » associés au sujet ». En effet, « Ce lexique des sentiments nous permet entre autres d’identifier des contenus à risque, car les propos racistes, par exemple, utilisent des types de phrases reconnaissables » affirme Frédéric Montagnon, le président fondateur d’Overblog. Cette technique aiderait donc la plate-forme à isoler les contenus à risque parmi ses 200 000 utilisateurs actifs, permettant de supprimer les blogs fautifs, « surtout pour rassurer les annonceurs, qui ne veulent pas voir leurs publicités s’afficher à côté de propos choquants. » indique encore l’article. Ah je suis rassuré : ça n’est ni par idéologie ni non plus par conviction politique qu’Overblog fait du zèle mais bel et bien pour conserver ses clients, les annonceurs. Ouf, l’honneur marchand est sauf.

Ce qui amène un internaute de la liste fr.com.securite à ironiser en donnant quelques exemples d’usage, et leurs conséquences, je le cite :

« La phrase « J’ai mangé un croissant » a conduit à la suppression d’un blog pour islamophobie. Le syntagme « Hélène est jolie » a mené son auteur droit à la 17e chambre pour homophobie. Le dépressif qui a osé écrire « je broie du noir » sur son blog est aujourd’hui derrière les barreaux. »

Ce scénario dénote d’un salutaire humour par l’absurde. Nous le comprenons comme une façon de moquer la légèreté de l’analyse politique du phénomène des blogs associée à la réponse littérale insensée d’un industriel des médias. Un humour qui fait manifestement défaut au système d’Overblog – ce qui n’est pas le cas d’un certain absurde. Ce « traqueur d’humeur » (le « e » est-il une erreur de frappe ?) a-t-il un avenir ? Saura-t-il un jour en faire (de l’humour) ? L’interpréter ? Le comprendre ? Le modéliser ? Le déjouer ? S’en inspirer ? Voilà qui paraît un défi digne d’occuper quelques générations de chercheurs en informatique linguistique. Quand ils (nous avec) auront trouvé, on se sera – peut-être – rendu compte qu’il était inutile – voire dangereux – de vouloir contrôler l’expression mais combien bien plus essentiel d’en comprendre les processus, la genèse, les conditions nécessaires, les fondements, et d’en favoriser une pratique éthique.

Prétendre analyser le langage utilisé dans les blogs de manière automatique (traquer les humeurs) aux fins de contrôler l’expression (décider de la fermeture de certains blogs), c’est penser que le langage est non seulement modélisable mais avec lui toutes ses conditions d’usages : émission, réception, brouillages (volontaires ou non), complexité des cultures, polysémie, singularités des individus… Imaginez la perplexité de l’automate de détection des « risques » devant le texte de cet article : il contient, du point de vue de son lexique, de quoi faire fermer mon blog et m’envoyer en prison au régime sans wifi assez longtemps pour que je doive revenir au papier et au crayon… Est-il prévu que les peines soient également données par un automate d’attribution des peines, en lien bien sûr avec l’analyseur morpho-syntaxique ?

Une vidéo circule en ce moment, « Culture en péril« , qui montre très bien comment s’installe l’incompréhension dans une situation de communication, surtout quand dominent la peur de l’autre, les idées reçues et la certitude d’avoir raison.

sources :

  • l’article de 01net (17-07-2008)
  • la Lettre N°125 d’Antoine Moreau (sur abonnement), qui cite ce message de la liste fr.com.securite
  • le projet de rapport pour la commission européenne de Marianne Mikko (mars 2008)

liens complémentaires :