Jour 16 – mercredi 1 avril 2020 – Dégradé

La télévision a eu des perturbations, l’image s’est tordue, comme un zèbre traversant l’écran, alors que je ne regardais pas un documentaire animalier, mais les news du 20h.

Un peu plus tard, une série de gels d’images ont provoqué un arrêt du temps tout en vibrations : des lignes, puis des blocs entiers, amas de pixels aux couleurs ternes contaminant tout ou partie de l’image dans un gros bug visuel. Le son n’a pas été en reste, alternant distorsions, stridences, et parfois interruption, et la relance sur une bribe, crispée sur un phonème : « Dég.deg.deg.. » devenant un son puis une note… « gra ! » C’est à ce moment là, je crois, que j’ai commencé à m’assoupir.

Quand j’ai rouvert les yeux, la télévision s’était remise à fonctionner normalement. Un type nous expliquait que nous devions dorénavant nous habituer à vivre en mode dégradé, que c’était inéluctable, que la pandémie qui nous frappait ne nous laissait pas le choix, que nous étions en guerre, que tout ce que nous connaissions jusqu’ici serait, pour un temps indéterminé, dégradé. Qu’il nous fallait être braves, aller travailler malgré tout, que nombres d’entre nous mourraient, que nous étions trop bêtes pour savoir comment porter un masque, qu’il nous fallait être forts, que l’économie nous sauverait, par ruissellement, si nous étions de bons soldats.

Je connaissais les modes sérénité et patate, dans les réglages de flux internet de ma box internet, je venais d’avoir un apercu de son mode dégradé. Je me suis alors souvenu que ce mode, cela faisait des mois, voire des années que nous le ressentions par tous nos sens, que nous le vivions dans nos chairs… Pas seulement à la télévision, aussi au travail, dans tous nos médias, aussi dans la rue, sous la matraque des policiers qui ouvrent les crânes et provoquent des hématomes sur les corps, sous les balles de LBD qui défigurent et arrachent les yeux, sous les grenades GLI-F4 qui broient les pieds, les mains, ou tuent, des citoyens, qui alertent et s’opposent, Rémi Fraisse, Jérôme Rodriguez et je n’oublie pas les autres ; comme ceux qui étaient là au mauvais endroit au mauvais moment, Steve Maia, Zineb Redouane et je n’oublie pas les autres… Des citoyens qui disent non aux projets qui dégradent l’environnement, qui disent non à la suppression de l’ISF et de la Flat-Tax qui dégrade la justice fiscale, non aux racismes qui dégradent les humains, non à la chasse aux migrants qui dégrade la solidarité, non aux pesticides qui dégradent la vie sur terre, non au CETA qui dégrade l’agriculture, non aux plans d’austérité qui dégradent nos soins, nos vies et celles de nos enfants…

image Paduret Dan Cristian

Une série de gels vibrants provoqua tout à coup une série d’« arrêts sur image » à durée variable, lignes et blocs entiers, amas de pixels aux couleurs vives contaminant tout ou partie de l’image. En quelques secondes, ce n’était plus un bug, il y eut là, naissant, condensé, tâtonnant, tout le registre visuel du glitch art, une composition spontanée se créait ! Une image, semblait se constituer : une femme… son bonnet… Une Marianne ! en guenilles mais debout, digne. Elle se tenait devant le président, lui, tête baissée à ses genoux. Elle le dégradait, sans violence mais avec détermination, le démettant de toutes ses fonctions et décorations, titres et prérogatives. Le son n’était pas en reste, alternant distorsions, filtres dans les aigus, l’audio se déformait jusqu’à mixer des fragments évoquant différents chants de résistance, j’ai nettement reconnu Bella ciao. Je croyais rêver, je me pinçais, je riais, j’exultais, les larmes aux yeux. Etais-je le seul à avoir vu cela ?

C’est à ce moment là, je crois, que j’ai commencé à me réveiller.