L’art dans la situation post-véridique – Bernard Stiegler – C.A.A Hangzhou

« L’art dans la situation post-véridique – Le nouveau conflit des facultés noétiques dans l’anthropocène » c’est sous ce titre et programme que Bernard Stiegler a donné le jeudi 8 juin une conférence à la CAA (China Academy of Arts) de Hangzhou, inaugurant quatre séances de séminaires destinés aux étudiants et ouverts à un public plus large.

J’indique en fin d’article quelques liens par sujets, pour poursuivre plus précisément avec des textes, interview ou interventions de Bernard Stiegler.

Pour présenter son travail philosophique, je vous propose cet extrait du résumé de son livre « Digital Studies : organologie des savoirs et technologies de la connaissance, Fyp éditions, 2014, par Alberto Romeie. Dans l’article Pharmacologie de l’épistémè numérique (du dit livre), le philosophe y défends d’un point de vue pharmacologique, l’idée suivant laquelle la vie de l’esprit est essentiellement constituée par ses extériorisations (ses artefacts, ses organes techniques) et que l’évolution numérique constitue par conséquent un nouvel âge de l’esprit. Il y affirme aussi que « le rôle des structures académiques et des puissances publiques est de cultiver les thérapeutiques par où le pharmakon empoisonnant [du numérique] peut devenir curatif  » (p. 15). »

Mouvement de tête d’un cheval, Grotte Chauvet, France (32.000 ans environ). On y voit l’invention – par l’art du dessin – de la représentation du temps. Jules Etienne Marey et Eadweard Muybridge avaient donc des prédécesseurs… photo Lionel Guichard-Perazio @ et droits réservés

La pharmacologie traduit chez lui l’idée que tout objet technique ou technologique est – comme tout pharmakon – potentiellement et poison et remède. Il travaille à une philosophie des techniques qui pense la technique non comme des objets séparés de nous mais comme des organes externalisés avec lesquels nous sommes dans une interaction telle qu’elle modifie en retour, nos représentations, notre esprit, notre façon d’être et de penser.

Ces organes externalisés auxquels nous conférons des fonctions, des tâches, créent un nouvel ordre noétique (de la pensée), dans lequel nous prenons nous aussi, de nouvelles places et fonctions. Il se pourrait que nous ne prenions pas toujours ces places, mais que les technologies numériques nous en assignent une. Il développe ainsi plusieurs thèmes de travail, autour du lecteur, de l’amateur (qui aime, participe et s’individue), du soin (care) et du curatif, d’une critique philosophique de l’économie numérique, du big data, de la néguentropie, de l’idiotexte, etc.

« Appelée entropie négative par Erwin Schrödinger (peut-être connaissez-vous son chat ?) et anti-entropie par Francis Bailly et Giuseppe Longo, la néguentropie est toujours définie par rapport à son observateur (cf. Henri Atlan [5], Edgar Morin [6]) – c’est-à-dire qu’elle caractérise toujours une localité qu’elle produit comme telle, et qu’elle différencie dans un espace plus ou moins homogène (c’est pourquoi une néguanthropologie sera toujours aussi une géographie). Ce qui est entropique sous tel angle est néguentropique sous un autre angle. » Bernard Stiegler, Sortir de l’anthropocène, Multitudes 60. Automne 2015, Hors-champ 60

Notons que l’un des exemples donnés sur cette question lors de sa conférence, est la peinture de Manet, Le déjeuner sur l’herbe. En pleine essor de l’Empire, l’Académie des Arts très conservatrice, refuse son tableau au Salon de mai 1863 (comme 3.000 autres œuvres sur les 5.000 reçues). L’empereur décide que les refusés auront tout de même leur Salon, parce que le peuple doit pouvoir juger par lui-même. L’époque n’est pas prête à recevoir sa peinture, son trait, son sujet, son esthétique. Le déjeuner… est aujourd’hui une pièce clé de la modernité parce qu’elle y marque notre entrée, elle est novatrice, bouscule les conventions. Manet y affirme sa singularité en ouvrant une brèche dans les représentations de son époque (néguentropie), le jury la refuse en lui reprochant le chaos qu’elle crée (entropie). L’ordre de l’Académie c’est son conservatisme, l’ordre de Manet, c’est sa liberté de point de vue. Question de point de vue esthétique et politique.

Le déjeuner sur l’herbe, Edouard Manet, huile sur toile, 1863

Je ne vais pas tenter de résumer son propos intégralement – la tâche me semble hors de portée – tant les sources et concepts mobilisés (d’abord situés, puis renégociés, puis enrichis) ont un large spectre, sont complexes et historicisés, en philosophie tout d’abord (de Socrate à ce jour mais plus particulièrement chez Hegel, Kant, Spinoza, Husserl, Heidegger, Simondon, Bachelard, Deleuze, Derrida) mais aussi en économie (de Marx à Braudel…), en sciences (biologie, physique, archéologie, sciences de l’information…), en techniques (histoire et philosophie des artefacts, outils, instruments, machines, informatique, big data, intelligence artificielle…), en psychanalyse (Freud), en arts (des anonymes de la grotte Chauvet il y a 37.000 ans à Joseph Beuys tout près de nous). Je ne suis pas philosophe de formation, même si j’ai lu plusieurs de ces auteurs, considérez que c’est plutôt un artiste-chercheur en arts qui vous fait ce récit, interprété, avec ses manques et le risque des liens ou ajouts que je fais moi-même.

J’ai lu et écouté [ ici ou ] Bernard Stiegler lorsque j’écrivais ma thèse (1999-2003), située entre Arts (poésie, littérature, photographie, cinéma, arts plastiques, arts numériques) et Sciences (Sciences de l’information, Sémiotique, Philosophie des techniques, Médiologie, Complexité, Ecologie) au département Hypermédia de Paris8 sous la co-direction de Jean-Pierre Balpe et Jean Clément du laboratoire Paragraphe et dans l’effervescence intellectuelle des groupes Ecritures Hypertexte de Jean Clément et  Action sur l’image initié par Jean-Louis Weissberg à l’ENSAD.

Je n’étais guère revenu à la lecture de Bernard Stiegler depuis, sauf dans la période durant laquelle il a travaillé sur l’amateur, le lecteur, puis sur le soin (care), notamment dans son séminaire de l’IRI à Beaubourg, et particulièrement autour de « Lignes de temps« , projet conceptuel et dispositif pragmatique autour de l’amateur, développé par son équipe comme outil d’appropriation critique et d’expérimentation du cinéma, de la vidéo.

capture depuis le logiciel d’annotations partagées « lignes de temps » (en téléchargement libre sur le site de l’IRI)

J’avais alors été frappé par le fait qu’aucun philosophe avant lui – me semble-t-il – ne s’était confronté à la conception et à la réalisation d’un logiciel tous publics pour outiller les pratiques amateurs, pour leur permettre de fabriquer leurs propres savoirs.

Ligne de temps est un instrument de lecture et d’analyse, permettant au lecteur, de redonner du temps au temps, des outils pour le creuser, le faire sien, se l’approprier. L’éducation devrait regarder de ce côté ci de la recherche et de l’expérimentation car la pratique de ce dispositif est une excellente façon d’aiguiser ses capacités d’analyse critique.

Tout au long de sa conférence, j’ai été conquis par ce qui me semblait jusqu’ici manquer à ce que je connaissais de ses concepts et questions : le raccord avec une pensée de la fonction des Arts, de leur place et de leur rôle, ainsi qu’aux enjeux d’une politique des arts et de leur transmission. Mais sa pensée fait en fait beaucoup plus que cela, en les dévoilant – notamment et non exclusivement – comme ce qui nous permettrait de retrouver un avenir commun vivable. Pas moins, soit une bien grande responsabilité…

Je voulais faire une introduction, mais j’ai un peu débordé en vous présentant un contexte de lecture de Bernard Stiegler, voici mon résumé de sa conférence à la CAA, Hangzhou, le 8 juin 2017 à 14 h :

C’est dans une salle comble de près de trois cent personnes, un peu surchauffée malgré la climatisation, que le philosophe présente avec précision et clarté, concepts, exemples et argumentations, sa réflexion en cours sur l’entropocène contemporaine. Yuk Hui, son ami philosophe le traduit en chinois, dans une alternance de séquences courtes. Signalons au passage que ce dispositif est excellent pour nous donner le temps de se saisir des concepts et références mobilisées.

« Avant d’entrer dans mon propos, je dois signaler que j’appelle âmes noétiques ceux que l’on appelle généralement les êtres humains. Aristote, dans son traité De l’âme, distingue trois classes de vivants : les plantes, qu’il appelle les âmes végétatives, les animaux, qu’il appelle les âmes sensitives, et nous, qui nous désignons nous-mêmes comme êtres humains, mais qu’il appelle les âmes noétiques.
Ce qui distingue ces trois types d’âmes, c’est leur auto-mouvement, qui, comme mobilité et croissance, constitue leurs rapports à ce qu’Aristote appelle le premier moteur immobile, qui est le théos, c’est à dire l’objet de tous les désirs qui commande l’auto-mouvement des trois types d’âmes. » Bernard Stiegler, conférence CAA, juin 2017

Yuk Hui, philosophe et traducteur de et ici avec Bernard Stiegler

L’entropocène est ce moment de notre histoire (l’anthropocène) dans laquelle la capture, la modélisation, l’analyse statistique et la mise en marché de nos comportements dans l’espace numérique, se constitue comme un mode de gouvernement du monde inédit, et toxique. Nos singularités se voient réduites à des profils de consommateurs, à des cibles. Nous sommes dans une ère dans laquelle l’entropie informationnelle (le désordre menant au chaos, à la mort d’un système d’échanges symboliques et politiques) envahi nos échanges noétiques et appauvri nos savoirs (arts, sciences, humanités). Ce processus fait de nous des prolétaires idiots (démunis et seuls).

L’entropie est un processus de dérèglement d’un système qui le conduit au chaos. C’est un terme issu de la physique thermo-dynamique proposé en 1865 par Rudolf Clausius et utilisé ensuite dans d’autres disciplines, notamment par Claude Shannon pour développer en 1948 sa théorie de l’information. Bernard Stiegler développe ici en détails le passage de ce concept de l’un à l’autre de ces deux auteurs.

« Avec Aristote, Kant, Hegel, Nietzsche et Heidegger, nous devons penser l’art (aussi bien comme rencontre de l’œuvre que comme réalisation de l’œuvre) comme un cas spécifique et exceptionnel de ce qui constitue plus généralement l’expérience de ce que l’on appelle la vérité. »

[…]

« L’œuvre d’art efface ainsi sa condition d’apparition, qui est l’artifice, et c’est cet effacement que nous appelons art – qui a en cela quelque chose de miraculeux. Un tel effacement, qui est donc aussi une apparition, est de l’ordre de ce que Héraclite appelle l’inespéré (anelpiston), et que nous pourrions appeler aussi l’improbable. »  Bernard Stiegler, conférence CAA, juin 2017

Mais revenons au titre : « L’art dans la situation post-véridique – Le nouveau conflit des facultés noétiques dans l’anthropocène ».

Qu’est-ce que la situation post-véridique ?

C’est celle de l’ère de la post-vérité, c’est-à-dire celle dans laquelle puisque tout se vaut, plus rien rien ne vaut, dans laquelle l’émotion remplace les arguments. Elle est celle du déni de la réalité, mais aussi de la démocratie, qui n’existe qu’avec des contre-pouvoirs, des disputes au sens de l’échange d’arguments contradictoires.

< Détour > Peut-être l’avez-vous comme moi déjà ressenti, je veux dire dans vos corps, dans l’air du temps ? (Donald Trump niant farouchement le dérèglement climatique, notre république démocratique épuisée avec « d’immenses majorités à… 32% » sans préciser que plus de la moitié des électeurs (52%) ne se sont pas déplacés…) Jean-François Lyotard dans « La condition post-moderne » annonçait en 1979 la fin des grands récits, et son travail, que ne mobilise d’ailleurs pas Bernard Stiegler, me semble être une étape importante dans l’analyse de ce qui nous a conduit à la post-vérité.< / Détour >

 » Il y a une histoire de la vérité, et nous atteignons selon Heidegger la fin de l’histoire de la vérité en tant qu’histoire de l’être – et comme entrée dans ce qu’il nomme le Gestell. La question qui se pose alors, si nous avons l’ambition de panser thérapeutiquement ce que signifie le syntagme post-truth, et si nous voulons y entrevoir peut-être un nouveau sens de l’art, et peut-être à partir d’une nouvelle histoire de l’art, c’est de situer cette hypercrise dans cette « histoire de la vérité ». » Bernard Stiegler, conférence CAA, juin 2017

Si la post-vérité est la perte de la valeur, alors la vérité consiste à la (re)faire. Comment ? Sans doute autrement, en ré-investissant nos lieux et modes de production de différance :  au travers des arts et des savoirs, co-élaborés, mis en partage. On mesure ici combien la lutte des communs (commons) et du libre (artslogiciels) est la face politique de cette réflexion.

 » Autre donnée empirique de ce qui constitue l’épreuve de la post-vérité : face à la multiplication des fake news, la réponse par le fact checking qui est proposée par les grands journaux occidentaux se dispense totalement de mettre en question l’autosuffisance des faits. Cette réponse, qui ignore la nécessité d’aller au-delà des faits, affirme au contraire la nécessité de s’en tenir aux faits. Elle écarte ainsi tragiquement et systémiquement toute nécessité d’un droit et d’un devoir d’interpréter les faits – faculté qui ne peut pas être elle-même simplement factuelle, ce qui est l’enjeu de l’organisation des facultés et de leur conflit, ces facultés étant prescriptrices des soins qui permettent de transformer les artefacts toxiques en remèdes : les organes exosomatiques sont en effet des pharmaka au sens des grecs, tel qu’exposé ici par exemple, c’est à dire de poisons qu’il faut transformer en remèdes. Les savoirs en général, le droit, la médecine, la philosophie et les sciences sont de telles thérapeutiques. Mais l’art est une telle thérapeutique plus que toute autre, et c’est pourquoi Beuys se présente comme un shaman. » Bernard Stiegler, conférence CAA, juin 2017

Qu’est-ce que l’anthropocène ?

 » L’Anthropocène est l’accomplissement de ce que Nietzsche appelait le nihilisme, et il est ce qui doit être surmonté. Surmonter le nihilisme, c’est à dire l’Anthropocène, c’est surmonter l’entropie – et accomplir un sursaut néguanthropique. Je tenterai de vous montrer pourquoi cette tâche requiert le dépassement de l’anthropologie, telle que Lévi-Strauss la met ici en question, par une néguanthropologie, où l’art apparaît comme ce qui produit des bifurcations salvatrices dans le flux entropique qui caractérise le devenir de l’univers.  »
Bernard Stiegler, conférence CAA, juin 2017

Nous vivons sous le règne de l’information, sous le dictat de ses flux extrêmement rapides. < Détour > C’est sur ce constat que j’ai en 2008, réalisé Flog, la première de mes performances de lecture publique aidée d’un prompteur). < / Détour >

Elle vaut très cher (l’information, pas ma performance), mais a une durée de vie très limitée (rétention primaire). Lire le journal acheté 2 euros tôt le matin, devant un petit café, vous donnera des informations, c’est-à-dire des nouvelles, de la nouveauté, mais lire ce même journal le lendemain ne vous apprendra plus rien le plus souvent, parce que d’autres médias auront repris les mêmes informations, la plupart du temps plus rapidement (radio, télévision, et plus rapidement encore sur les réseaux sociaux…).

Vous pourrez le soir même vous en servir pour emballer la bouteille de vin avec laquelle vous allez débarquer chez des amis, vous pourrez commenter – ou pas – avec eux une découverte faite dans ce journal, qui vous fera – peut-être – penser à une autre, puis passer à autre chose (rétention secondaire).

Mais lire le journal du jour de votre naissance, et Bernard Stiegler prend l’exemple de sa date de naissance, nous permet d’apprendre que le 1er avril 1952, on y parlait déjà en pleine page des sans papiers, vivants de la seule solidarité des habitants se cachant de la police… Il ne s’agit alors plus d’une information volatile, mais d’un document, porteur d’une histoire collective, et qui ne concerne pas seulement les historiens, mais nous tous (rétention tertiaire).

En nous détournant du temps de l’analyse et de l’appropriation à travers nos artefacts (livres, films, et autres mémoires enregistrées), en effaçant nos singularités (nos différances selon Derrida, nos unicités), en annihilant notre vérité d’être (ce que nous pouvons apporter – par les arts ou les sciences – à un avenir commun soutenable), ces calculs nous éloignent de nous-mêmes en nous coupant de nos savoirs (savants et sensibles) en nous rendant stériles, entropiques, promis à la bêtise, à la solitude de l’idiot, sans avenir.

Évidemment, je vais ici très vite et risque au passage d’altérer son propos. Mais je pense que pour l’essentiel, le cadre et le constat sont là. Ils résonnent en nous parce qu’ils y ont des appuis sensibles, nous sentons, nous pouvons nous reconnaître par intuition dans ce portrait de groupe avec smartphones et ordinateurs connectés.

< Pause >  » Comment, t’es pas sur Facebook ? Et qu’est-ce que tu like alors ? « . Un peu caricatural comme exemple, je vous le concède, mais voyez comment Facebook avec son « like » nous amène à cliquer sur un cœur – parfois sur une image difficile, qui demanderait des mots, des idées, des détours, des ruses, de l’interprétation, du contre, pour se saisir et partager ce qui nous trouble. Tout s’y passe comme si notre seule alternative était d’aimer ou pas. Binarisés les Facebook addict ? Cent quarante quatrisés les twittos de Twitter ? Indépendants et singuliers les auteurs de site web qui cherchent les meilleurs keywords pour le top-rank de Google ? < / Fin de pause >

Pourquoi l’entropie nous menace-t-elle en nous faisant perdre nos savoirs (Arts et Sciences) ? Pourquoi particulièrement au travers de la mise en données statistisées, industrialisant nos comportements ?

Il s’appuie ici sur Edmond Husserl (Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps) chez qui il extrait deux types (les 2 premières ci-dessous) de perceptions et à travers elles, de saisie et de traitement de la mémoire dans le temps :

  • les rétentions primaires : c’est le champ de nos expériences sensorielles dans le flux du temps présent, nous sentons, percevons, goûtons, voyons… Ces percepts sont essentiels en arts mais plus largement communs à toute activité cognitive, à chaque fois qu’une « impression » ou une « sensation » laisse une trace, une empreinte en nous.
  • les rétentions secondaires : c’est le champ de la mémoire de ces expériences sensorielles, cet espace est mobilisé en nous à chaque rétention primaire pour comparer la perception qui en émane à une autre (secondaire) qui l’aurait déjà été, et si ce n’est pas le cas, de l’intégrer comme nouveau percept pour l’enrichir.
  • les rétentions tertiaires (ce concept est un ajout de B. Stiegler à la théorie de E. Husserl) : c’est le champ de notre mémoire longue et partageable, à ce qui fonde nos cultures, nos questions communes, à travers des supports d’inscriptions. Cela s’est fait dès les premiers dessins (la grotte Chauvet, exemple cité plus haut), s’est poursuivi dans nos grands récits fondateurs (par exemple l’Odyssée), s’est poursuivi au travers nos artefacts d’une toute autre manière à partir de la révolution industrielle, dans ce que B. Stiegler nomme à la suite de Alfred Lotka des organes artificiels, faisant l’objet d’une organologie (étude de l’homme en interaction avec ses artefacts). Les rétentions tertiaires sont par exemple les peintures, les livres, les films, les documents, les salles de concert, les ordinateurs. Elles rendent partageables rétentions primaires et secondaires dans un faire monde.

Cette trilogie des rétentions (Husserl / Stiegler) est en d’autres termes le processus par lequel nous passons de l’expérience individuelle à l’expérience collective partagée, qui nous permet(tra-it) de sortir de l’entropie, par la néguentropie (sa négation, son contraire, c’est-à-dire la vie).

 » Au jeu des rétentions primaires et secondaires s’ajoute celui de ce que Husserl appelle les protentions, qui sont des attentes, des anticipations, désirs, volitions, espoirs, etc. engendrés par ce jeu des rétentions.
A ces concepts, j’ai ajouté celui de rétention tertiaire – en m’inspirant d’un autre livre de Husserl, dédié à l’origine de la géométrie occidentale, et au rôle qu’y joue l’écriture. J’ai donné un cours l’an passé à Nanjing sur ce point, et je crois qu’il est en cours de publication.  » Bernard Stiegler, conférence CAA, juin 2017

[…]

 » Les rétentions tertiaires sont des productions mnésiques qui œuvrent noétiquement. Les rétentions tertiaires s’agencent avec les rétentions primaires que nous retenons de ce qui est perçu au cours du flux temporel, et avec les rétentions secondaires constituant notre mémoire et notre expérience passée. Les rétentions primaires qui constituent ainsi ce que Kant appelle la synthèse d’appréhension sont la condition de possibilité de l’intuition sensible, et les rétentions secondaires sont la condition de possibilité de l’entendement.

Mais la façon dont ces rétentions primaires et secondaires s’agencent est conditionnée par la pratique des rétentions tertiaires, qui sont les réalités exosomatiques constituant le monde environnant, et qui, en fonction des pratiques que l’on en a, interfèrent plus ou moins avec les rétentions primaires et secondaires. Par exemple, celui qui pratique l’écriture calligraphique, ou la peinture liée à la pratique des caractères, ou la musique et la poésie, ou encore la photo, ou le cinéma, agence ces rétentions primaires et secondaires de telle sorte qu’il (créé ?) des protentions, c’est à dire des anticipations, des volitions et des désirs spécifiques et originaux de bifurcations possibles et inattendues ouvrant dans le devenir la possibilité d’un avenir.

Les œuvres d’art réalisent de telles originalités ou singularités sur un mode qui est plus que toute autre capable de générer une bifurcation néguanthropique, c’est à dire improbable, et nous y reviendrons évidemment – avec Leonardo da Vinci. Nous verrons alors que l’exosomatisation est fondée sur le rêve, et tel que Paul Valéry aussi bien que Miyazaki tentent de le penser, et, ce faisant, tentent de vivre.  » Bernard Stiegler, conférence CAA, juin 2017

L’information comme denrée périssable (entropique), est aujourd’hui à la base d’un marché mondialisé sans précédent, mais ses flux, sa vitesse de traitement, sa fugacité, et l’injonction dans laquelle nous sommes d’y être constamment soumis, la rendent très toxique, en nous empêchant d’accéder aux rétentions tertiaires, à la fabrique des singularités de nos agencements collectifs d’énonciations (Gilles Deleuze & Félix Guattari, Mille plateaux, Minuit, Paris, 1980)

 » Cette hypercrise requiert une hyper-critique de la vérité en tant que telle, et au sens où Nietzsche l’aura entamée dans la proximité de ce tournant majeur qu’est l’Anthropocène non simplement dans  » l’histoire de l’être « , mais dans l’histoire de ce que Vladimir Vernadsky appelle la biosphère.

A son stade actuel, qui est aussi son stade ultime si l’on en croit le dernier rapport au GIEC, l’Anthropocène constitue la disruption en tant qu’elle achemine à très grande vitesse cette biosphère et ceux qui y vivent comme êtres exosomatiques vers un effondrement – au sens du géographe Jared Diamond. » Bernard Stiegler, conférence CAA, juin 2017

Il ne faudrait pas penser trop vite que Bernard Stiegler diabolise l’ordinateur ou les réseaux, ou encore les industriels inventeurs de ces nouvelles puissances. C’est ce qu’écrit non sans mépris Stéphane Vial qui a bien vite annoncé la fin d’un philosophe, sans même voir (ni analyser) le double sens du mot fin. Oui Bernard Stiegler est un des rares philosophes contemporains à rester concentré sur les finalités de la philosophie. Non seulement il n’est pas fini – quelles que soient les critiques que l’on puisse adresser à son travail – mais renouvelle puissamment la pensée contemporaine des relations arts, sciences, techniques, technologies, j’y reviendrai en fin d’article.

Son concept de pharmakon est précisément ce qui nous permet de penser la complexité des rapports entre ces nouvelles puissances. Ce qu’il met en cause, c’est « … les technologies du calcul agencées par le paradigme du cognitivisme computationnel. Celui-ci est lui-même le dernier stade de ce que Heidegger analyse comme  » histoire de la vérité  » … « . Un calcul sans partage et sans négociation, de la statistique au service d’une prescription comportementale menée à l’échelle planétaire par les GAFA, et dans laquelle rien de singulier (au sens ici de la différance, de l’incident, de l’inattendu) ne peut plus advenir. Signalons ici que le net-art aura constitué une belle et salutaire résistance. Mais une telle résistance suffit-elle à changer le cours des choses ? A créer des bifurcations ? Sans doute faut-il une multiplicité d’événements de résistance de ce type pour le faire ?

En 1944, Théodor W. Adorno et Max Horckheimer dans  » Dialectique de la raison  » – plus particulièrement dans le chapitre intitulé « Les industries culturelles » – avaient vu avec 50 ans d’avance, ce qui allait transformer notre civilisation : de la mondialisation du regard à la standardisation de nos imaginaires par le cinéma d’Hollywood, notamment. L’espace d’information est aujourd’hui maximisé, ultra-rapide et permanent, celui de la vérité, c’est-à-dire de la fabrique de nos singularités et de leurs zones de partages, s’y réduit dangereusement.

Il propose ensuite un développement que je ne reprends pas ici sur le concept d’organogenèse exosomatique à partir des travaux de bioéconomie de Nicholas Georgescu Rœgen (1971).

Il déroule ensuite 5 thèses sur le processus d’exosomatisation des fonctions de la noèse telle qu’elle la rend possible, que je résume ici :

  1. Ce qui est remis en jeu, en cause et en question par la situation post-véridique typique du smart capitalism (Ray Kurtzweil, Chris Anderson, Peter Thiel), concerne les facultés de connaître, de désirer et de juger au sens de Kant, à qui il manque une conception exosomatique du schématisme et de l’imagination.
  2. La faculté de connaître évolue au cours de ce que Lotka nommait l’exosomatisation comme extériorisation progressive (différance noétique) des fonctions de la faculté de connaître  :
    a) de l’intuition à travers les instruments d’observation,
    b) de l’entendement à travers le calcul et les technologies de l’information,
    c) de l’imagination lorsque les instruments d’observation deviennent des instruments de production de programmes comportementaux à travers ce qu’Adorno et Horkheimer appelèrent l’industrie des biens culturels.
  3. Au stade actuel de l’exosomatisation des facultés noétiques (connaître, désirer, juger), les rétentions tertiaires numériques constituent des informations, c’est-à-dire des data qui ne se présentent que formatées par leur calculabilité.
  4. La data economy, le calcul intensif et le deep learning reposent sur des modèles analytiques, statistiques et probabilistes qui relèvent de l’intelligence artificielle réticulée, c’est-à-dire d’une connectivité généralisée exploitant des traces systématiquement et systémiquement suscitées à travers des boucles de rétroaction pouvant se produire à une vitesse quatre millions de fois plus rapide que le corps noétique et que son système nerveux, qui n’est noétique que dans la mesure où il est exosomatisé, c’est-à-dire divisé par des fonctions de ses facultés de connaître, de désirer et de juger.
  5. Le développement actuel du capital fixe devenu fluide et computationnel conduit à un effondrement anthropique, par-delà lequel est requise une nouvelle économie fondée sur une néguanthropologie qui a pour but de percer une ouverture dans l’horizon bouché de l’Anthropocène en direction du Néguanthropocène.

La conférence s’achève sur la proposition de reconsidérer des questions que posent l’entropie et la néguentropie dans les champs anthropologiques et néguanthropologiques. C’est là le programme du séminaire du lendemain, avec en point de mire, une ré-évaluation critique de l’œuvre ouverte (offerte aux interprétations) telle que l’entends Umberto Eco.

J’ai participé au séminaire du lendemain. Nous y étions une bonne soixantaine, l’ambiance y était à l’attention, la traduction – excellente pour en avoir discuté avec les étudiants de E-Art présents – y était assurée par Taro, traductrice et responsable pédagogique de l’espace d’art E-Art où je suis en résidence. J’irai aux autres séances car ce bain de jouvence m’a ré-ouvert l’esprit avec de nouveaux outils ! Mais pas sûr que je vous livre de compte-rendu pour les prochains séminaires, ou alors très succincts !

Je suis frappé par la puissance de sa pensée, et autant par son courage, je ne parle pas de bravoure, mais bien de courage. Il-elle en a celui-celle qui, comme l’écrit Giorgio Agamben dans « Qu’est ce que le contemporain ?« , peut distinguer dans la nuit des temps présents, la lueur qui permet de nous en extraire et de voir au delà de l’obscurité. Celui-celle là est un-e contemporain-e. On ne peut le dire de tous les philosophes, ni de tous les artistes.

Etre shaman n’est pas être devin, c’est sentir immensément, c’est accepter de regarder en face, des forces beaucoup plus grandes que nous, d’en saisir les plis, c’est penser à leur sujet de nouveaux concepts (pour le philosophe) ou de nouveaux percepts (pour l’artiste). F. Nietzsche a été de ceux là, et Van Gogh, et A. Rimbaud, et A. Artaud, et F. Villon, et L. Labbé, et G. Deleuze & F. Guattari, et G. Bataille, et M. Blanchot, et L. Bourgeois, et H. Arendt, et G. Luca, et G. Agamben, et J. Cage, et M. Deren, et J. Beuys, et d’autres encore, j’en oublie des étoiles, dans la constellation de nos sémaphores intempestifs…

Quelques liens pour poursuivre ou préciser :

  1. Petit glossaire Stieglérien (Séminaire du GRCDI (Groupe de Recherche sur la Culture et la Didactique de l’Information), Rennes, 12 septembre 2008 (Alexandre Serres)
  2. Sur le processus de pauvreté mentale (Trommenschlager Franck)
  3. Sur la dimension politique (L’humanité)
  4. Sur l’économie contributive (Ars Industrialis)
  5. Sur notre époque comme absence d’époque (Les Inrocks)

1 commentaire

  1. Bonjour,c’est avec beacoup d’intérêt que j’ai lu l’article. J’ai pu écouter trois conférence de Bernard Stiegler et voir les élèves pendant le workshop de Philippe Chitarrini, je suis ravie d’avoir découvert ce compte rendu.
    Cordialement
    Bb

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