La convergence des mille fils…

Elena Almeida – exposition au jeu de Paume Paris – mai 2016

 » Le poète comprend toutes les choses comme frères et enfants de même sang ; mais cela ne le conduit à aucune confusion. Il apprécie infiniment l’unicité de l’événement : au dessus de tout il place l’être particulier – le processus particulier – car en chacun il admire la convergence des mille fils qui remontent des profondeurs de l’infini et qui jamais plus et nulle part ailleurs ne se rencontreront une autre fois exactement de la même façon. C’est là qu’il apprend à rendre justice à sa vie.  »

[…]

 » Ainsi le poète est là où il ne semble pas être et il est toujours à un autre endroit que celui où l’on croit qu’il est. Étrangement, il habite dans la demeure du temps, sous l’escalier, là où tous doivent passer devant lui sans que personne n’y prête attention. Ne ressemble-t-il pas au pèlerin princier de la vieille légende ?

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 » Les morts vivent en lui car, pour sa passion dévorante d’admirer et de promener un regard étonné, ce départ du monde n’est pas une barrière. Il n’est pas capable d’oublier jamais complètement ce dont il a un jour entendu parler, donc un mot, un nom, une allusion, une anecdote, une image, une ombre sont jamais tombés dans son âme. Il n’est pas capable de rien considérer au monde et entre les mondes comme non avenu. Il courtise en secret le souffle qui l’a effleuré, fut-il venu de la tombe.  »

[…]

 » Il ne doit rien écarter de lui. Il est le lien où les forces de ce temps demandent à se compenser. Il ressemble au sismographe que tout tremblement fait vibrer, même s’il se produit à des milliers de lieues. Ce n’est pas qu’il pense sans cesse à toutes les choses du monde. Mais elles pensent à lui. Elles sont en lui, aussi le gouvernent-elles. […] Son activité incessante est de rechercher en lui des harmonies, d’harmoniser le monde qu’il porte en lui. Dans ses heures de suprême élévation, il a seulement besoin de mettre ensemble, et les chose qu’il place l’une à côté de l’autre s’harmonisent.  »

Hugo von Hofmannsthal, Le poète et la vie, in Feuilles pour l’art, 1899-1899