Un autre type de bonheur…

Voilà, le samedi 22 juillet 2017 à 14h, nous avons donné en première mondiale à Hangzhou, Chine, la lecture simultanée de « Pure Poésie » à 7 locuteurs chinois et 1 en français, devant et avec une petite assemblée d’une soixantaine de personnes pressée autour de nous.

Monsieur Fang et sa famille nous ont accueillis dans leur maison, construite de leurs mains, avec matériaux anciens et selon des méthodes traditionnelles. Les 42 degrés de la température extérieure étaient, à l’intérieur, très supportables. Les anciens savaient donner à leurs maisons formes et proportions voulues pour obtenir le meilleur confort en toutes saisons. Petite concession à la modernité, les pales des ventilateurs sont venues à notre rescousse.

Avec Ting, lors de notre première visite à M. Fang Guoqing qui nous montre ici ses peintures

Le jour de la lecture, la famille Fang nous avait préparé des épis de maïs bouillis encore croquants, production maison, et de délicieux œufs de canne cuits au gros sel. Nous y étions depuis 11h pour installer la pièce, le système son, les caméras vidéos, effectuer les tests et disposer les livrets du texte pour le public des lecteurs-auditeurs.

Edition de l’un des 21 exemplaires de « pure poésie », impression numérique sur rouleau (222 x 30 cm), en deux langues, français et chinois, avec son étui.

Ceux que l’on appelle ici les officiels, Zhang Peng le vice-président culture de la ville de Hangzhou, Ge Wei la vice-présidente culture du district, Feng Minmin la vice-présidente commerce du district et Yan Luojia, Teng Jing, Zhang Yu et Meng Chun de l’association inter-culturelle franco-chinoise sont arrivés les premiers. Nous avons pris le temps de faire connaissance et d’échanger nos cadeaux, de deviser sur le temps, le programme et l’organisation.

Et puis comme toujours, tout va de plus en plus vite. Les voisins, les amis, les peintres et les poètes, les étudiants, les amis des amis sont arrivés, le public s’est constitué.
tout est installé et réglé

A un certain moment, tout a été prêt, les appareils bien disposés, le son réglé, les tests réalisés, les nez mouchés, les toux chassées, les rasades d’eau fraîche bues, les craintes dissipées, le silence fait, et la musique a commencé. Romane a lancé quelques notes, les a suspendues en l’Air, afin que nous puissions les sentir et s’y appuyer pour lire.

Marine (Xinting) assurait le rôle de cheffe de chœur, elle parle le français et le chinois et était en mesure d’infléchir ma vitesse en fonction de celle des lecteurs chinois, se régulant entre eux.

Romane à l’Ipad, ouvrait donc sur Air (Brian Eno et Peter Schilver) une invitation musicale, qui devenait par la suite un jeu de contrepoint de nos voix. Nous avions répété en amont, pas pour refaire le même set, appris par cœur, mais pour sentir ce moment où, la confiance gagnée, c’est le jeu qui importe, un jeu à l’écoute des voix lisant.

ZHAO Lucheng, A Tongbo, PENG Tao, Marine (LI Xinting), Dall’Armellina Luc, SONG Na, TAN Jianxiong, CHEN Xue

Moment rare et dense que d’entendre se former cette petite musique des langues mêlées et de sentir le public là tout près, en écoute et murmures. Le texte de « Pure Poésie » est né sans prévenir, sans le vouloir, il a en quelques sortes trouvé sa voie seul, entre l’inquiétude de mon incompréhension du chinois et la joie de ma découverte de ce pays, sa cuisine, ses paysages, ses habitants, ses lumières, ses parfums, de la chaleur bienveillante de mes nouveaux amis, de leurs langues à quatre ou neuf tons, de leurs si belles et énigmatiques écritures.

> réalisation vidéo Keer ZHAO, images Haiwei SUN et Xiaotong CHEN, musique (Air) Han WU, poème de Luc Dall’Armellina, traduction français-chinois Sujuan Xu & Haiyu Zhang, lecteurs : ZHAO Lucheng, A Tongbo, PENG Tao, Marine (LI Xinting), Dall’Armellina Luc, SONG Na, TAN Jianxiong, CHEN Xue

Touché et saisi par cette expérience humaine très forte, durant la totalité de la résidence artistique et pédagogique. Avant, pendant, et après. Une expérience à vrai dire hors normes, que je souhaite à tous de vivre : une expérience de création artistique mise en partage public. Ces mots sont faibles pour décrire la manière dont j’ai vécu ces moments de suspension de rythmes et d’habitudes, de transplantations linguistique et sonore, de découvertes sensibles, intellectuelles, sensitives, j’en ferai j’espère, bientôt un article.

Après notre lecture collective, trois lectures individuelles se sont succédées, proposées par les organisateurs. Le premier texte, « Le faune », de Stéphane Mallarmé, a été lu par le comédien et producteur A Tongbo en chinois mandarin ; le second, « Mamé », de Yolande Vercanson, a été lu en français, par Wang Minghua, francophone autodidacte.

A Tongbo

 

Wang Minghua

J’ai ensuite lu « Tu vis toujours », l’un de mes anciens textes, en français, court texte, mi chanson mi poésie. Ting m’a demandé de le résumer pour qu’elle puisse le traduire, jamais je n’y avais réfléchi, moment de stupeur et bafouille que j’aurai pu éviter si j’avais trouvé une forme brève pour m’en sortir, en douceur… Quelque chose comme : « Tu vis toujours… » est un poème d’amour, je vous assure que c’est vrai, car je ne connais rien d’autre qui puisse vivre en nous aussi longtemps sans se lasser.

Résumer ce poème ? Mmmhhh, comment dire…

Après la lecture, le lendemain, sentiment d’un bonheur cotonneux et enveloppant, qui porte comme un nuage souple et doux. Je restais cependant sur ma faim quand à la forme de la performance de lecture collective : ai-je eu raison de maintenir le choix d’une lecture simultanée ?

N’aurait-il pas mieux valu une lecture alternée ? Mais alternées, les voix n’auraient pas vraiment joué ensemble… Oui, mais toutes en même temps, cela rendait la compréhension difficile… Certes mais a-t-on jamais cherché à faire un concours de diction ? Oui mais comprendre est tout de même nécessaire… Comprendre, c’est le maître mot de l’école ! Celui de l’art c’est ressentir ! Mais on comprend d’autant mieux ce qu’on ressent… Mais que ressentait-on vraiment ? Peut-être quelque chose comme la petite musique des voix emmêlées… Chacun pouvait, capter ici et là un mot, une séquence, dans sa langue. Et puis chacun avait un exemplaire du livret bilingue français-chinois du poème « Pure poésie »

Le lendemain dans le journal du district, je nous reconnais, avec un extrait du poème en colonne gauche, mais avec un montage, des coupes, qui changent notablement son sens… Pour le reste, je reste coi devant les idéogrammes…

le lendemain dans le journal…
voici les fées de E-Art, Ting, Marine, Romane, Chloé, grâce à qui tout ceci a pu exister, deux autres manquent ici, Taro et Su, les traductrices du poème… 谢  xié xié beaucoup !

Le texte de « Pure Poésie » commence par une série de onze tercets composés en vers libres et débutant tous par « En Chine il y a… ». Il se poursuit par une question et sa réponse en un quatrain. Il creuse ensuite son centre avec l’énumération des 200 langues parlées en Chine. Le poème se termine par une question et sa réponse en quatre tercets et une clôture.

C’est une forme à la fois classique en son début et sa fin, et plutôt contemporaine en son centre avec la longue liste des langues. Il a suscité je crois un étonnement palpable, ému et joyeux. Les échanges et témoignages entendus après la lecture et ceux, plus nombreux encore, le soir et les jours suivants sur le réseau WeChat, ont donné tout son sens à la performance :

« J’entends vos poèmes »

« On se souviendra tous de cette après-midi… »

« Je vous remercie de nous donner un autre type de bonheur »

谢  xié xié, merci infiniment à vous tous, lecteurs, auditeurs, organisateurs, officiels, d’avoir si généreusement accueilli « pure poésie ». La forme d’un poème n’est jamais acquise, je crois qu’elle cherche toujours sa forme de rencontre, forcément risquée, que ce soit entre des langues, des cultures, des sujets, des visions, des fulgurances. Nécessaire poésie. Libre poésie. Pure poésie !

Nos poèmes sont autant de tentatives pour l’approcher. Si pure poésie il y a eu, c’est à la petite musique de nos langues mêlées qu’on le doit. Infiniment heureux que notre lecture vous ai donné à sentir un autre type de bonheur. Oui, le bonheur est la seule chose qu’on peut donner sans l’avoir, et c’est aussi en le donnant qu’on l’acquiert dit Voltaire. Moi aussi, je me souviendrai de cette après-midi !

谢  xié xié ! mes amis de Hangzhou
谢  xié xié  à vous Guoqing et Xiang pour votre accueil  !