Le temps de le prendre*
Commentaires sur « La vie moderne » de Raymond Depardon
Parvenir jusque chez eux se fait chaque fois à la suite d’une épreuve, par une route tortueuse, virevoltante, cahoteuse, dans le plan d’ouverture, les longues sondes de bois peint de filets rouge et blanc qui la jalonnent donnent une idée de la rigueur des hivers. Le voyage en voiture, odeur lourde, grasse et sucrée du diesel qui s’infiltre par les fenêtres entre ouvertes, virages en épingle, tout ça vous retourne l’estomac, et bientôt les talons. C’est quand qu’on arrive ? On regrette le café au lait pris juste avant la route. C’est ainsi que les premières images en travelling avant m’ont fait vivre, par le jeu d’une simulation cinématographique, la route pour aller rendre visite aux amis du cinéaste.
Nous, spectateurs, sommes invités à cette rencontre, et c’est là la force du film de R. Depardon que de nous faire une place à ses côtés. Sa façon ferme et douce constitue peu à peu une éthique de l’invitation : jamais on ne se sent forcé, on a plaisir à être avec lui, dans son ombre, derrière son épaule, face à ses amis, et pourtant sans vraiment qu’il arrive que nous nous sentions de trop. C’est dire si le ton est trouvé.
La vie moderne(2008), est le dernier volet du triptyque du photographe et cinéaste sur le monde rural intitulé « Profils paysans » et déjà composé de : L’approche(2001) et Le quotidien (2005).
Nous sommes au cinéma. Ils s’appellent Marcel et Raymond, Germaine, Cécile, Amandine, Daniel et Paul. Ils sont paysans en moyenne montagne, pratiquent essentiellement l’élevage, en différentes régions de France. A les voir, nous sommes encore nombreux à penser à des connaissances, amis, proches, à une famille qui a été ou est encore dans la paysannerie. Leur quotidien nous semble à la fois familier, et aussi lointain, comme l’écho dans la montagne, l’onde d’un évènement qui a eu lieu, qui résonne encore et n’en finit pas de vibrer, de plus en plus faiblement.
Germaine est vive, ses soixante dix ans, elle les porte allègre, d’un regard mobile, pétillant et joueur. A côté de Marcel, son compagnon. On va les voir et les revoir car, entre les deux visites du cinéaste, ils auront vendu leurs bêtes, renonçant à leur élevage et aux soins exigeants qu’il leur impose maintenant cruellement. La décision de décrocher, nous sentons qu’elle n’a pas été prise dans la joie. A la difficulté grandissante d’assumer les bêtes fait suite le manque et le vide d’une activité qui a rempli leurs deux vies.
Amandine voudrait être éleveuse, faire du lait de chèvre, des fromages. Mais la rénovation de la maison en cours, les ressources nécessaires à la vie de sa petite famille interdisent pour l’instant les investissements nécessaires à ce projet. L’économique barre la route du rêve d’élevage. Les bêtes dormaient dans une grange sans toit : impossible de poursuivre sans risquer leur vies. C’est la mort dans l’âme qu’elle renonce, avec beaucoup d’arguments raisonnés, économiques à l’appui. Peut-être y reviendra-t-elle un jour.
Il y a aussi ce fils d’un couple de paysans installés dans leurs terres depuis plusieurs générations, qui dit combien il ne peut se satisfaire de sa seule vie de paysan. Il est employé à l’auberge locale, où il y voit du monde. Il n’envisage pas sa vie autrement que complétée, augmentée de cette manière, parce que sa condition de paysan est « une misère ». Ses mots sont difficiles à naître, on a tout à coup envie que R. Depardon cesse, qu’il lui dise au revoir. J’ai pensé un moment : « Qu’il lui foute la paix maintenant, qu’il s’en aille ». Il n’avait visiblement pas envie de répondre. Par deux fois il joue fébrilement avec une commande du tracteur. Mais le cinéaste reste là, poursuit, malgré la gêne, c’est peut-être la limite du genre**. A être spectateur, même « invité » par un grand cinéaste, on ne se sent pas toujours très à sa place dans cette relation qui mène à la parole.
Et puis un moment de cinéma arrive par un centre en équilibre, dense et puissant, un pur cristal où le film oscille. Paul, éleveur célibataire, scrute la télévision, comme aspiré par l’image dans laquelle nous sommes, car dans cette cuisine, Raymond Depardon a posé sa caméra sur le téléviseur. Paul embrasse littéralement de son corps penché le spectacle des funérailles de l’abbé Pierre pendant que le cinéaste lui demande s’il est baptisé, s’il est chrétien, s’il est pratiquant. Ses réponses, brèves, fugaces écourtent la conversation. Oui. Non. Ah ben ça non, protestant. Il est tout à l’image, il l’enveloppe, mais non pas dans une soumission de victime consentante, plutôt dans le recul d’un critique acerbe, féroce, mais qui resterait pourtant sans verbe. Il y a dans son regard tout le poids d’un jugement sévère, c’est du moins ce que sa présence inouïe me semblait dire. Allez savoir…
Son regard à la fois incrédule et sans concession sur ce qu’il voit (la foule des politiques qui se montrent ou nous tous ?) est une tension et une épreuve pour le spectateur que je suis. La modernité, dont il n’a pas été question comme thème en tant que tel dans le film, apparaît ici dans toute sa violence. La télévision, cet abreuvoir d’images… D’où produit-elle la fascination qui nous lie à elle ? De sa capacité à montrer, de sa capacité à établir un sas visuel avec d’autres endroits du monde ? De sa fonction « lorgnette » ? C’est un puit, sans fond, un tonneau des Danaïdes. Impossible à remplir, impossible à épuiser, impossible aussi d’en connaître le terme, la fin, le fond, car il n’existe pas. Sa fin serait la fin du temps, sa maîtrise, son contrôle, autant dire une chimère.
« Il y a sans doute de l’ironie dans ce titre, La Vie moderne, mais je voulais bousculer la façon dont les paysans sont vus. Par exemple, ils ont intégré depuis longtemps le bio, le développement durable et tout ce que les gens des grandes villes appellent la modernité. Eux s’en servent sans faire de discours.» C’est ainsi que le cinéaste s’exprime face à Eric Libiot, dans un entretien publié le 23/10/2008 pour L’Express. Mais de la modernité, que voyons-nous en fait ? Une résistance à ses forces irrésistibles (vitesse, rendement), à ses sirènes (progrès, confort). La vie moderne (le film) produit un choc, et sur nous une sorte d’électro choc. Le monde paysan de la moyenne montagne vit à l’horloge des bêtes, qui vivent à l’heure du soleil, qui luit selon les saisons, qui forment un cycle. C’est connu. Mais il faut un effort rationnel soutenu à l’homo consumericus contemporain (Gilles Lipovetsky) pour le voir, le saisir, le comprendre : prendre la mesure de son mouvement, de ses effets sur les êtres et les choses.
Le film de R. Depardon n’invite pas tant à un voyage dans l’espace géographique, qu’à une sorte de percée dans l’épaisseur d’un temps que nous ne saisissons plus, que nous ne percevons plus que par son étrangeté : sa lenteur, dans l’idée peut-être qu’il est réduit, incongru, limité, alors qu’il est un temps parmi les plus denses qui soient. Il est plein parce qu’il n’est pas, ou si peu dans la représentation. C’est un temps de l’action, du faire, de l’ici et maintenant. Si on y parle peu, ou tout au moins avec peu d’effets, c’est parce que vivre est (encore) mieux que montrer (ou dire) qu’on vit.
La vie moderne est comme un titre comme en creux, une coquille à investir, elle ne définit nullement la condition de vie des paysans de moyenne montagne, mais le regard qu’ils portent sur un monde qu’ils ne comprennent plus, le nôtre, d’urbains hyper pressés, connectés, au courant, des modes, des infos, surfant sur les flux, toujours un discours d’avance, un concept en embuscade, prêts à tout expliquer mais devenus relativement incompétents en matière de rythme, d’animalité, de simplicité, de l’être aux aguets cher à Gilles Deleuze.
La vie moderne sonne comme une sentence qui secoue, étonnés qu’on est devant ces images de Paul nous regardant. C’est nous les modernes, cette « horreur sacrée » selon Valéry. Des hypermodernes même, car du temps a passé. Non pas que le moderne soit fini, non, l’hyper est même son règne, son apogée, sa consécration, son amplification, son parachèvement. Le rationnel n’est cependant plus son centre névralgique mais seulement la méthode minimale qui permet d’atteindre la vitesse des échanges, qui a maintenant trouvé ses flux pour se propager sans encombres : réseaux électroniques et sociaux, autoroutes, artères, rues, sentes mais aussi les objets de la mobilité. La télévision déplace les images, le téléphone nos voix, le mail nos textes, le web à peu près tout, les autoroutes, le rail et les airs ; les corps et les denrées. Et tout va très vite, d’un endroit l’autre. Le nouveau paradigme hypermoderne serait plutôt la relation, l’ubiquité et le fantasme qu’elle vise. Exit le rationnel, il est déjà intégré partout : dans les puces, les algorithmes, il est déjà engrammé, encapsulé. Il opère en silence, il effectue. Il s’agit maintenant de communiquer à la vitesse des flux, et d’échanger : des mots, des émotions, des fluides, des sensations, de l’argent, des symboles. Toutes activités humaines en somme.
La vie moderne, le film, est sans doute un éloge de la lenteur, du temps épais, cyclique, calme, inexorable, idéalement scandé par les grandes comtoises. C’est aussi un hommage à des hommes et des femmes hors du commun, des humains trop humains en quelque sorte, devant nous – spectateurs urbains – qui sommes devenus parallèlement des humains post-humains. Non qu’il faille magnifier les uns au détriment des autres. Un temps cesse, l’autre le recouvre par endroits, le submerge peu à peu de toutes parts. Les temps modernes (techniques, rapides, économiques) ont remplacé les temps anciens (lents, rituels, cycliques). Deux mondes qui suivront encore un moment leurs chemins parallèles, très peu de temps. Nous ne pourrons jamais revenir aux temps anciens, et sommes déjà engagés dans des temps futurs qu’il s’agit d’inventer, comme toujours à partir des précédents, et d’une part de nouveau.
Luc Dall’Armellina [ mardi 11 novembre 2008 ]
Merci à Marida Di-Crosta pour sa vigilance.
* titre emprunté au livre du compositeur et musicologue Jean-Yves Bosseur
** Emmanuel Didier développe une vision similaire dans dans son article critique


Oui, c’est très clair. C’est ainsi que j’ai perçu les choses, surtout à travers le portrait de Paul devant sa télévision. Mais peut-être que d’autres y auront vu tout à fait autre chose ? A suivre…
‘la vie moderne est comme un titre comme en creux, une coquille à investir, elle ne définit nullement la condition de vie des paysans de moyenne montagne, mais le regard qu’ils portent sur un monde qu’ils ne comprennent plus, le nôtre […]’.
cette définition du film est très belle. je ne comprenais pas vraiment où r.d. voulait en venir, outre ce constat très noir sur la vie des éleveurs. je pensais au titre qui pouvait évoquer justement un dépassement (l’époque moderne étant terminée), d’où la vision de ces gens qui n’appartiennent plus à la même ‘époque’ que nous. mais si je m’en tiens à la définition ci-dessus (et je m’y tiens), je me trompais, c’est en fait l’inverse. durant tout le film, ce n’est pas un interview qui nous est donné à voir, mais c’est nous qui nous donnons à voir, à eux (je ne sais pas si je suis très clair ;).