Libé vraiment libéré ?

> crédits Images FlickR

Dans ce billet je m’interroge sur les raisons qui ont poussé Libération à organiser le forum « Vive la politique ! », et je tente d’évaluer la dimension démocratique de celui-ci.

Les trois jours du Forum de Libération à Grenoble les 13, 14 et 15 septembre 2007 viennent de se clôre. Belle initiative du quotidien historique se dit-on à distance et en différé, même si on peut regretter une représentation très (très) faible à gauche, et plus encore à gauche de la gauche, dans le choix des intervenants. Une seule lecture rapide du programme est à ce titre instructive. Mais a-t-elle été invitée ? Et si oui, a-t-elle décliné l’invitation ? [ lire le programme ]

L’extrême-gauche Grenobloise a boycotté l’initiative en manifestant brièvement jeudi lors d’un rassemblement de près de deux cents personnes. Le Nouvel Observateur rapportait que « La plupart des débats se sont déroulés dans une ambiance souvent consensuelle, la salle applaudissant sans sectarisme ministres de droite et responsables de gauche [ lire l’article ]

A l’occasion de ce grand raoult médiatique, le premier numéro de « L’établi Noir » – anagramme de « Libération » – était distribué gratuitement à des milliers d’exemplaires. Le ton du journal et celui des articles du blog Indymedia le relayant est sans appel : Libération n’est plus, selon l’organe poil à gratter, un journal de gauche. Si on dit ça à ses amis, ils nous disent que bien sûr, ils le savaient depuis longtemps, que ça n’est pas une nouveauté. Saut que Libération a semble-t-il la certitude d’incarner encore et toujours la pointe d’une gauche plurielle possible. Qu’en est-il vraiment ? Faut-il dire « Libération n’est plus un journal de gauche ? » ou bien « La gauche n’est – en l’état – plus représentable ? ». Il est en effet possible que la victoire idéologique de la droite bleue des dernières élections (présidentielles et régionales) soit bien plus profonde qu’on ne le pense. Combien de « gens de gauche » n’ont-ils pas acquiescé à bien des propositions faites par la majorité présidentielle, et ceci bien en dehors du cercle fermé et très médiatisé des « traîtres »

Pour quelle(s) raisons Libération a-t-il organisé ces journées ?
Première hypothèse : organiser la confrontation des idées droite/gauche après une présidentielle très médiatique, indiquant la volonté de la droite d’accepter le débat, et donnant à la gauche majoritaire l’occasion de pousser la critique constructive, attendue et même négociée à l’avance comme un signe d’alignement à la politique de rassemblement prônée par Nicolas Sarkozy, la fameuse « ouverture ». Habile proposition qui consiste à neutraliser l’opposition en lui faisant jouer un rôle, minoritaire et muselé, de partenaire. On pouvait penser que personne à gauche ne tomberait dans le piège de l’instrumentalisation – à moins que ce ne soit dans celui du pouvoir… C’était sans compter sans l’opportunisme, qui c’est connu, n’a pas d’origine de prédilection.

Deuxième hypothèse : faire acte de contrition auprès de son lectorat éclaté et dépité après les élections présidentielles puis régionales ayant laissé la gauche désemparée, redorant au passage son blason de journal de gauche, et si besoin, créant l’occasion de nouveaux abonnements après des moments biens difficiles. On ne peut évacuer ces raisons économiques qui traduisent la contingence des modalités d’existence de tout organe de presse, détenu par une très grande fortune de france, mais qui n’a toutefois pas l’intention de financer un journal à perte.

Ces deux hypothèses ne sont en rien exclusives. « L’établi Noir » pose la question de la légitimité de Libération comme journal des gauches. Si ça n’est guère nouveau, la symbolique l’est. L’action a lieu à Grenoble, lors d’un forum « Vive la politique » organisé par le journal, formule généreuse et dans la lignée des célèbres rencontres citoyennes internationales (Gênes, Porto Alegre). Sauf qu’un journal n’est pas un mouvement transnational, il n’est pas un réseau de citoyens. Non, un journal est un organe de propagation, un amplificateur, un média. Et selon une enquête du même Libération du 17 octobre 07, 68 % des français n’ont plus confiance dans leurs médias. trop de proximité, et de promiscuité avec le pouvoir, trop de collusion et de dépendances réciproques…

Je n’étais pas à la Maison de la Culture de Grenoble mais j’ai suivi sur la chaîne parlementaire la retransmission de deux des débats : celui qui opposait Daniel Cohn-Bendit à Marc Georges Benhamou à propos de 1968 et celui qui opposait André Vallini et Rachida Dati à propos de justice.
Vous aurez remarqué l’accolage des mots « débats » et « opposaient » est à lui seul riche de sens…
On pourrait se demander à propos des rencontres du Forum Libération si la formule usée et attendue de la dichotomie convenait le mieux à à forme des rencontres dont le but était de célébrer la pratique politique. Les rencontres à deux, vendues comme des battles sanglantes qui attirent le peuple, ne génèrent habituellement que des herzats de débats. On l’a vu aux dernières présidentielles, Sarkozy/Royal, c’est le repli de chacun, muré dans ses donjons. Ici, le troisième larron jouait la montre, recentrant le débat, c’est-dire faisant le constat qu’il n’était pas possible, et donnant la parole au public pour poser les trois questions de la fin : caution de la dimension participative de l’événement.

Je ne ferai pas le compte-rendu des débats que j’ai suivi en différé à la télévision. Bravo au passage à la chaîne « Public Sénat » [ http://www.publicsenat.fr/ ] d’exister et d’incarner ce nécessaire espace d’expression et de pédagogie du politique. Mais pourquoi n’est-elle diffusée que sur le réseau confidentiel du câble ? La qualité en matière médiatique est-elle synonyme de rareté et de confidentialité ? Est-ce inéluctable ?

> André Vallini à la tribune – crédits Images FlickR

Daniel COHN-BENDIT et Georges-Marc BENAMOU : « Liquider 68 ? »… Rachida DATI et André VALLINI : « La justice est-elle juste ? » .
Evidemment lorsqu’on pose des questions rédigées comme des décolletés de vamp, que peut-on attendre de ce qui s’ensuit ?
Dany C.B était grand comme souvent, mais particulièrement devant un G.M Benamou en figure de traître néo-conservateur bredouillant que non il n’avait rien à regretter de ses choix et que vraiment, 1968 avait été le grand fiasco idéologique français. Dany C.B de lui renvoyer qu’en matière de représentation sociale de la famille, 1968 avait inauguré la possibilité d’un lien social affranchi du biologique et qu’à ce seul titre, cette révolution n’était pas veine…
Rachida Dati s’est vue méthodiquement replacée devant les limites anti-sociales de la politique de son gouvernement par André Vallini, parfait en homme de gauche avisé et sans tabous. Plaisantant même la ministre sur son poste, très convoité à droite comme à gauche.Assurément deux beaux et grands débats et à bien des titres. Mais on ne pourrait se contenter de ces form es de paroles hyper médiatiques.

Un forum digne de ce nom – mais quelles seraient les conditions de cette dignité ? – mettrait en son centre les questions auxquelles nous devons nous affronter – et non une liste d’invités médiatiques aussi intéressants soient-ils. Il organiserait des groupes de réflexion pour en débattre, des rapporteurs pour en rendre compte lors de tables rondes. Il articulerait production d’idées issues des débats publics, points de vues de citoyens, de syndicalistes, représentants d’organisations, de chercheurs, d’artistes, de responsables associatifs, d’élus politiques. On aurait peut-être là les conditions d’une triangulation des idées, de leur source, de leur nature et de leur intelligences.
La question de la politique n’est pas réservée à ceux qui ont fait profession du débat, elle intéresse chacun là où il se trouve. Il serait temps que les journaux qu’on aime ne pensent pas avec leurs antennes mass-médiatiques, avec leurs indicateurs de médiamétrie, mais qu’ils soient à l’écoute, simplement du temps qui va et des manières de faire.

Libé a fait peu neuve – à nouveau – aujourd’hui sur le plan graphique. Encore un effort… L’an prochain peut-être verra un forum à la formule mixte, qui ne se contentera pas de reproduire les vieux modèles copiés-collés du média-business éculé. Ils mènent droit à l’audimat certes, mais on a vu quel genre de mur c’était. Il est possible que ces façons d’envisager un futur des modalités politiques s’expérimente déjà à travers la multitude des projets coopératifs qui ont fait la réussite de projets internationaux de qualité, tels Wikipedia ou SourceForge. Si ce qui s’y élabore en collectif est de l’ordre du savoir, il y a fort à parier que la politique demain se négociera de la même façon parce que l’intelligence collective pourrait bien être l’enjeu majeur de notre devenir. Il reste à expérimenter d’autres façons de faire des Forums, de faire circuler la pluralité des paroles et de dessiner les gauches possibles. Libé aura alors réussi son retour à gauche, à ce prix, ou il disparaîtra ou éclatera en différents projets, ainsi que rue89 par exemple l’a montré.

Luc Dall’Armellina

à voir sur le sujet :

> Le programme du forum Libération
> Photos off du forum de Libération
> Des précisions sur les heurts à l’entrée
> Le billet d’Arrêt Sur Image
> Une critique du Forum
> Forum « Vive la politique »: Compte-rendu du pseudo-débat sur l’ordre et l’autorité (avec Batho et Chauvel) écrit le 17/09/07 à 03:12:53 par Paul Ispartou