il y a la règle et il y a l’exception

« En un sens, voyez-vous, la peur est quand même la fille de Dieu. Rachetée la nuit du vendredi saint, elle n’est pas belle à voir non, tantôt raillée, tantôt maudite, renoncée par tous.

Et cependant ne vous y trompez pas, elle est au chevet de chaque agonie. Elle intercède pour l’homme, car il y a la règle et il y a l’exception. Il y a la culture qui est de la règle. Il y a l’exception qui est de l’art. Tous disent la règle : cigarette, ordinateur, t-shirt, télévision, tourisme guerre. Personne ne dit l’exception. Cela ne se dit pas, cela s’écrit : Flaubert, Dostoïevski ; cela se compose : Gershwin, Mozart ; cela se peint : Cezanne Vermeer ; cela s’enregistre : Antonioni, Vigo… ou cela se vit et c’est alors l’art de vivre : Srebrenica, Mostar, Sarajevo. Il est de la règle de vouloir la mort de l’exception. Il sera donc de la règle de l’Europe de la culture d’organiser la mort de l’art de vivre qui fleurit encore à nos pieds.

Quand il faudra fermer le livre, ce sera sans regretter rien : j’ai vu tant de gens si mal vivre, et tant de gens, mourir si bien.  » Jean-Luc Godard.

Relevé du texte lu par lui durant les 134 secondes de son film « Je vous salue Sarajevo », 1993. Musique : Silouans Song, d’Arvo Pärt (Estonie), dédiée à Saint Silouane de l’Ethos. Œuvre en un mouvement composée en 1991.

 

Je vous salue Sarajevo, Jean-Luc Godard, 1993
2’14 , Betacam numérique PAL, couleur, son
Collection Centre Georges Pompidou, Paris (France)

Ce matin, deuxième jour de notre workshop « écritures éphémères », nous avons vu ce film de Jean-Luc Godard. Majeur il l’est dans son intensité, dans le dialogue qu’il établi entre une photographie de guerre de Ron Haviv (Rapporteurs de guerres de Patrick Chauvel et Antoine Nova) et qu’il déplie en dix-neuf fragments-regards, le martyr des Bosniaques de Sarajevo dont la jeune nation vient d’entrer aux nations unies au moment des faits.

Nous avons vu ce film – entre autres choses – parce qu’une étudiante veut réaliser une vidéo faite de courtes séquences, entre ombres et lumières, sur lequel elle interrogerait par sa voix off, ce qui dure et ce qui change, la réalité qui se transforme, pour ne jamais plus exister comme elle s’est présentée au moment où nous l’avons saisie. C’est à peu près en ces termes que son propos m’a été traduit du chinois au français par Ting.

Nouveau choc de revoir ce film, qui ne vieillit pas, ne s’épuise pas, ni ne s’affaiblit. Godard affirme que le cinéma c’est vingt-quatre fois la vérité par seconde, alors que la seconde de Brian De Palma, c’est vingt-quatre fois un mensonge par seconde. [ Un Voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain, de Martin Scorsese et Michael Henry Wilson, 1995 ]. Personne n’a raison dans les questions de regard, de point de vue.

Je vous salue Sarajevo a une longueur inversement proportionnelle à son intensité. C’est un genre de cristal, de diamant, qui en 2 minutes 15 secondes, a déjà la complexité d’un film (long) de Godard, et dont chaque image est comme suspendue, peut-être moins par la photographie d’ailleurs que par le récit de « discutant » qui interroge cette image dans ses plis. Son récit est lui même composé de facettes, d’emprunts (Bernanos, Aragon), si bien réunis qu’ils forment la parole d’un seul homme. Un homme qui parlerait au travers des voix des autres, pleinement humains, et qui parlerait, sans oublier personne, jusqu’à l’inhumanité des soldats Serbes qui viennent d’abattre des civils.

Demandez aux typographes et graphistes, ils vous diront qu’il y a la page et qu’il y les marges. Godard, lui dirait que c’est les marges qui tiennent la page et la font respirer.

Il y a la règle et il y a l’exception dit ici Godard. Et quand la règle étouffe l’exception, elle ne comprend pas tout de suite que c’est elle-même qu’elle étouffe, elle ne comprend pas que son agonie, elle la doit à l’exception qu’elle a méthodiquement annihilée :

 » Il est de la règle de vouloir la mort de l’exception. Il sera donc de la règle de l’Europe de la culture d’organiser la mort de l’art de vivre qui fleurit encore à nos pieds.  »

A moins que… le peuple ne manque plus.