Le chantier d’à côté, une extension du campus, ne s’arrête pas. On m’a dit que des équipes se relayent ici en 3×8 mais n’ait pas encore pu le vérifier. En semaine, c’est certain, les bruits cessent vers 23h à moins que simplement, je m’endorme à cette heure-là… Ils sont encore ou déjà là lorsque je me réveille vers sept heures trente : camions toupies, grues de pompage, découpe métallique, etc. Par deux fois, j’ai vu un ouvrier, se détachant dans le ciel, grimpé au sommet d’un pilier coffré en bordure du vide, fait d’un treillage métallique, entouré de planches, à une vingtaine de mètres du sol. Je n’osais pas le regarder, il était sans assurance aucune. Aucun des étages vides – ce ne sont que des plateaux nus en béton – n’a d’ailleurs de barrière de sécurité, même provisoire. Mais le plus fou n’est pas qu’il grimpe jusque-là haut, mais qu’il y guide à pleines mains l’énorme tuyau sur bras articulé délivrant le béton dans le pilier en fabrication, le secouant même lorsque nécessaire… Qui sont ces travailleurs ? D’ici ou d’ailleurs ? Afghans ? Kirghizes ? Turkmènes ? Tadjiks ? Kazakhs ?

Ce matin, petit-déjeuné dans ma chambre pour la seconde fois seulement, j’ai maintenant une bouilloire électrique, une Bosch fabriquée en Turquie que m’a apportée F. Thé noir et gâteaux secs perlés de grains de chocolat façon cookies achetés à la supérette du coin, en vrac à l’unité, donc faits localement. Ça se fait beaucoup ici. Je vois des livreurs déposer rapidement leurs produits chaque soir au moment du thé tardif, entre 17h et 18h. Rendez-vous avec F. à 10h pour aller à l’Alliance Française dont c’est la journée portes ouvertes. Il m’a apporté hier une thermos pleine d’une préparation de sa femme, concoctée aux baies d’Aubépine de leur village de Sukok, un remède des montagnes prisé pour recouvrer la régularité du cœur et le sommeil.
Devant l’entrée du campus, j’attends F. et un petit groupe de nos étudiantes me rejoint. Elles aussi vont à l’Alliance Française, certaines en bus, d’autres en taxi. Dans ces moments informels, en dehors des cours, elles se montrent plus à l’aise dans leur expression. Le bus qui devait arriver ne l’est toujours pas, bien au-delà de l’horaire. Nous partons en voiture avec trois des étudiantes. L’Alliance est à 9 km du campus, un parcours en ville mêlant quartiers anciens aux allures de village, quartiers commerçants, stade multisport, le grand marché et bazar de Chorsu, enfin le quartier de l’Alliance, installée dans une vaste et accueillante villa résidentielle avec jardin et quelques arbres.

Le public se masse déjà sous les barnums installés dans le jardin, là quelques tables couvertes d’objets et textiles d’artistes et artisans Ouzbek, et le bar tout au bout avec boissons, viennoiseries et gâteaux, qui a beaucoup de succès. Le public est très mélangé, des plus anciens aux plus jeunes puisqu’il y a plusieurs groupes scolaires également. F. me présente au directeur de l’Alliance et quelques professeur.e.s de français, d’anciens étudiants de F. qui maintenant travaillent à l’université comme professeurs ou se préparent à devenir guides culturels, puis les étudiantes nous proposent d’entrer pour une photo de groupe puisque tout le monde est à l’extérieur.

Dehors, le repas s’organise, aujourd’hui c’est le plov.

Ce plat national a deux variantes au moins, selon le site Uzbékistan.travel, ces deux façons datent (au moins) du 19ᵉ siècle :
» Pour faire le plov, on faisait d’abord bouillir la viande d’agneau dans un grand chaudron. Séparée du bouillon, la viande était frite avec des oignons, des carottes dans la graisse de queue d’agneau. Une fois que les ingrédients étaient prêts, on ajoutait du riz en couche et on le cuisait jusqu’à sa préparation. Le plat était servi sur un grand plateau, en empilant d’abord le riz et disposant ensuite la viande coupée en petits morceaux par-dessus. La coutume de manger le plov dit de le consommer avec les mains, en se léchant les doigts, puisque les couverts n’étaient pas utilisés auparavant. Cela le rendait encore plus savoureux. Le bouillon de l’agneau était servi à part dans les bols. »
ou
» La graisse de queue d’agneau était coupée en petits morceaux et cuite dans un chaudron à feu vif. Retirée du chaudron, la couenne grillée était salée, et la graisse fondue était utilisée pour la préparation du poivron rouge, des oignons hachés. Une fois que les premiers ingrédients furent frits, on ajoutait de la viande coupée en petits morceaux et la faisait cuire pendant un certain temps. Ensuite, on ajoutait des carottes et, au choix, des coings, des raisins secs sans pépins, des abricots secs ou frais. Après, c’était le tour du riz. Lavé à l’eau froide et échaudé à l’eau bouillante, il était mis dans le chaudron par-dessus les ingrédients, en constituant une couche. Le tout était couvert de l’eau bouillante jusqu’à ce qu’elle ne dépassait pas le riz d’une phalange environ. À cette étape, la cuisson exige le feu vif jusqu’à absorption de toute l’eau par le riz. Dès qu’elle est absorbée, on diminue au maximum le feu et on couvre le chaudron d’un couvercle. Certaines personnes préféraient manger le plov avec du radis et du kaymak. Parfois, on l’arrosait de vinaigre de pomme, de jus de grenade ou d’autres infusions acides. »
Repas pris sur place, assiette sur les genoux à l’ombre du plaqueminier couvert de kakis, en compagnie de I. un étudiant fort sympathique de 4ᵉ année en français à l’Université des Langues du Monde (ULM). Rejoins un moment par une étudiante de sa promotion. Ils ont fait le même séjour Erasmus à Poitiers et ont adoré séjourner en France et visiter la région, jusqu’à Bordeaux. Tous deux parlent un français fluide et très précis. Lui se destine à devenir guide, il termine sa formation en ce moment, parallèlement à ses études de langues. Nous nous reverrons, car il voudrait acquérir un vocabulaire plus précis pour accompagner en français la visite d’un musée, je lui ai proposé de me faire découvrir quelques musées que je ne connais pas encore à Tashkent où nous pourrons échanger devant les œuvres.
Je croise beaucoup de personnes du regard avec qui j’aimerais échanger deux mots, mais le contexte ne s’y prête guère, ce sera pour plus tard. Le nouvel ambassadeur de France en Ouzbékistan entre et salue les uns et les autres, serre quelques mains, dont la mienne, il traverse la grande salle, parle, mais je ne l’entends déjà plus d’où je suis, car le groupe s’est densifié et refermé autour de lui.

Puis c’est la présentation de l’Alliance Française de Tashkent, de son rôle, de ses activités, par son directeur, son président, sa responsable culturelle, sa responsable des cours et ateliers, en Ouzbek, en Russe, en Français.
Pris rendez-vous à l’Alliance pour lundi après-midi, j’aimerais beaucoup échanger avec l’équipe sur l’éventualité d’un projet poésie en collectif chez eux.
Rentré au campus par le bus 35. Direct, facile, en 45 minutes.

Un peu de marche de l’arrêt du bus jusqu’au campus Literaturnyy. Voyez comme ici, on en oublierait la ville, on est dans l’une de ses strates vertes.

On se retourne et la strate « ville qui avance et grignote le vert » s’impose à nous.
Mais comment ce camion surgi de l’URSS fait-il pour rester si brillant dans toute cette poussière ?

Retour au campus. Ces tuyaux – aussi étonnant que cela puisse paraître – sont les allers et retours du chauffage (d’où l’isolation) car les Russes le concevaient à l’échelle collective (de tout un quartier) et non de manière individuelle.

Ce soir F. m’apporte ce magnifique pain, des petits gâteaux feuilletés aux noix et raisins secs, des samosas et un plat de viande pommes de terres.
J’aurais été vraiment chouchouté, jusqu’à ma sortie du tunnel !
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