Atelier poésie

Le mercredi 10 décembre 2025 à 18 h 30 à l’éco-café, s’est tenu l’atelier d’écriture poésie autour de quelques-uns de mes textes. L’Alliance Française de Tashkent n’ayant pas recouvré l’autorisation d’ouverture de sa grande maison, s’invite en attendant çà et là chez ses partenaires selon chaque événement. Adrien Houguet, vice-président de l’AFT Tashkent, enseignant, chercheur, musicien et poète, qui a initié ces ateliers mensuels à l’A.F.T, les animent à partir d’une sélection de textes du répertoire d’un.e poète.sse Merci à lui et à son équipe, qui m’ont fait l’amitié de cette invitation !

Je lui avais transmis quelques jours avant une sélection de mes textes depuis 1979 (chansons) jusqu’à 2025 (spoken words ou lectures en performances), ce qui m’a demandé un peu de fouilles archéologiques, car je n’avais pas, ici accès à tous mes textes. Mes chansons, j’ai dû par exemple en retranscrire les textes depuis les audios en ligne, pour les écrits de musée, les collecter sur les sites sur lesquels ils ont été publiés, les poèmes électroniques, il me fallait les extraire des données des programmes qui les dévoilaient, et que je ne peux plus maintenant faire fonctionner pour la plupart… depuis le vol de mes 3 ordinateurs en 2022. Bref, il m’aura fallu un peu de temps pour rassembler et remettre en forme la mémoire lacunaire et éparse de ces textes.

Adrien avait pré-sélectionné deux projets pour l’atelier : le générateur d’haïkus (issu du projet gener_hâtifs (2005) qui compte cinq générateurs distincts (joués notamment au festival international e-poetry – 2007 Paris) et particulièrement quelques tirages choisis ; et puis une sélection de textes opérée dans le livre « Je veux écrire… » parmi les 365 poèmes variables qui le composent (issu du projet in_tensions – 2009 – Paris) qui a fait l’objet de diffusions dans l’espace public sur afficheurs urbains digitaux, vus, lus et joués notamment à la Maison de la Poésie de Nantes (Midi Minuit Poésie – 2009 – Nantes), lors de la semaine de cet événement par les comédiens Odile Bouvais & Gérard Guérif, aux terrasses de cafés de la ville. Une sélection de ces textes avait précédemment été diffusée en affiches grands formats dans la ville (Concours International Graphisme dans la rue – 2008 – Fontenay-Sous-Bois).

De mon côté, je lui ai proposé pour terminer l’atelier de m’accompagner au Kyl Kyak, ce violon Kirghize au charme envoûtant, pour une lecture de « Tu vis toujours » (1984). J’avais entendu Adrien en jouer lors de la soirée Noise Music du 15 décembre 2025 qu’il proposait à la Human House de Tashkent avec ses amis musiciens et poètes, j’avais été conquis par son jeu sensible. Puis j’ai chanté, m’accompagnant, de mes doigts gourds sur une guitare approximative, « L’ami » (1979). Quoi de mieux qu’une chanson d’amour et une d’amitié pour clore cet atelier de partages en poésies ? On peut entendre ici ces deux chansons et d’autres enregistrées pendant mon tour de chant en 1987 à la Tanière (Paris).

Nous étions une trentaine à nous réunir dans l’espace de l’éco-café que nous avions agencé en U pour que tout le monde se voie, et interagisse facilement. Il y avait là tout un groupe des créatives étudiantes de Literaturniy avec notre super collègue Zulfiya, et d’autres étudiant.e.s inconnu.e.s, venu.e.s de diverses universités de la ville, quelques enseignant.e.s, des ami.e.s de la poésie habitué.e.s des ateliers d’Adrien, quelques clients venus se restaurer ou boire un verre et restés par curiosité ou intérêt.

Adrien demande toujours aux auteurs qu’il invite si leur travail peut être défini sous un concept ou une idée directrice. Il m’a semblé, concernant les deux projets choisis pour l’atelier, que c’est la question de la variation. Le principe de la ré-itération (répétition) génère de la variation (du différent). « Différence et Répétition » de Gilles Deleuze n’y est pas pour rien ! Si j’ai commencé à m’intéresser aux générateurs en 2005, c’est qu’il s’agissait surtout, pour moi, de faire une exploration de cette façon d’écrire. Je pensais naïvement avoir créé un outil, mais j’ai vite compris que je n’avais fait que créer un miroir déformant de mon écriture. Les textes produits l’étaient uniquement à partir de mes mots (si tant est qu’on puisse les dire siens), le générateur assemblait des phrases selon quelques modèles syntaxiques seulement, il ne produisait des choses intéressantes qu’à la marge, par accident, sans conscience ni sensibilité, mais par calcul, comme le fait diaboliquement l’IA d’aujourd’hui.

Les questions ont fusé concernant le générateur d’haïkus : « Pourquoi demander à un programme d’écrire à votre place »… En effet, pourquoi le faire ? Mais pourquoi ne pas le faire ? Je l’ai fait, moi, pour voir si un instant de poésie pouvait naître d’une suite de choix que je n’aurais jamais fait seul, pour voir si un agencement pourrait me surprendre… C’est ce que Raymond Queneau avait déjà fait en 1961 avec son « Mille milliards de poèmes« , sans ordinateur, dans un poème-livre composé de languettes de papier. Écrire un générateur amène celui qui l’écrit au paradoxe de produire des textes qu’il n’a jamais écrits (au sens que l’on a donné à l’écriture jusqu’avant la programmation), qu’il ne lira sans doute jamais (car le nombre des compositions différentes est exponentiel), mais dont il est pourtant incontestablement l’auteur… Dans mon générateur, les noms et prénoms des auteurs des poèmes sont, eux aussi, générés, comme un clin d’œil à la remise en cause de l’auteur par la machine…

La première partie de l’atelier aura permis un échange soutenu entre nous sur le recours aux machines pour écrire, question très vive à une échelle vertigineuse aujourd’hui avec l’intelligence artificielle (IA), qui nous fait prendre le risque de lui déléguer notre capacité à penser toute chose, en nous exposant à la perte de notre faculté de pensée critique, créative, sociale, sensible, politique. Un risque sur lequel le philosophe Bernard Stiegler n’a eu de cesse de nous alerter, comme ici à propos du risque de ce qu’il appelle la « société automatique » ou encore ici à propos de « l’intelligence artificielle (IA) ».

Puis, c’est le projet depuis le livre « Je veux écrire… » aux 365 poèmes variables, tous écrits cette fois « à la main », au long cours puisque l’écriture s’est déroulée sur près de deux ans. Ces « Je veux écrire… » reposent, eux aussi, sur la variation, peut-être plus radicalement que le générateur numérique : chaque poème est construit sur la séquence invariable A – variable 1 ; invariable B – variable 2 soit la séquence « Je veux écrire… Mais…« . Les variables 1 et 2 étant dans cet exemple occupées par les « « . Ci-dessous quelques exemples choisis pour s’en faire une idée plus précise. Ceux en couleurs sont des affiches papier grand format, ceux en noir et blanc sont issus du livre :

Les participant.e.s de l’atelier sont entrés en écriture dans une certaine excitation. Il faut un peu de temps pour s’essayer à quelques « Je veux écrire… », tester des idées, chercher des jeux de mots, des décalages, des clins d’œils, jouer des doubles sens, des homophonies, toute chose qui génère beaucoup de rires et d’émotions, lors des écritures comme des lectures ! Nous n’avons malheureusement pas pu consigner de traces des écritures de ce soir-là… Il faut accepter parfois que l’événement qu’on vit ne soit pas enregistré, qu’il ne fasse pas l’objet d’une mémoire, si ce n’est vivante, fragile en chacun.e de nous, au risque de l’éphémère… Cette soirée s’est achevée dans la bonne humeur, de celle que l’on ressent après avoir écrit et lu en collectif, heureux de ces moments d’attentions réciproques. Merci à vous toustes pour votre belle énergie partageuse ! C’était juste génial !