Gulsevar, étudiante de première année à Literaturniy, me laisse un message sur Telegram hier : « Vous êtes libre demain ? J’ai une proposition à vous faire ». Je dénoue le mystère en quelques échanges, elle souhaite m’inviter à son ancienne école de Parkent, elle voudrait me la faire visiter, que l’on y rencontre les élèves, la directrice, ses ancien.ne.s professeur.e.s et collègues maintenant, car elle y enseigne quand elle n’est pas en cours ici au campus. C’est dans cette école qu’elle a appris le français dès ses classes de primaires. Il y aura aussi son amie Zebo, étudiante, elle aussi, en première année au campus et ancienne élève dans une école voisine de celle-ci. Je résiste un peu sur la distance, Parkent est tout de même à 1 h 30 de voiture de Tashkent, et je vais marcher en montagne le lendemain et dois préparer mes affaires de marche… et mes bagages, parce que mon retour en France est tout proche… Elle me dit que Fathiddine, qu’elle a appelé, est d’accord pour m’y emmener. Si Fathiddine est d’accord, je n’ai pas besoin de réfléchir très longtemps. Très bien, alors nous y serons, avec plaisir !
Je retrouve Fathiddine le lendemain matin à 8 h et nous voilà partis pour Parkent. La route à deux dans la voiture est propice pour un petit tour d’horizon de ces trois mois riches en rencontres, en événements, sorties en montagne, cours et ateliers de langue, y compris en échanges de recettes de cuisine, en situation et avec dégustation ! Nous arrivons à l’école, nous sommes samedi, il y a vraisemblablement moins d’élèves qu’en semaine, et on nous fait entrer dans la cour intérieure avec la voiture. L’école est grande sans être trop vaste. La cour de récréation est accueillante et arborée.
Nafisa D., la directrice, vient à notre rencontre et nous reçoit chaleureusement avec toute son équipe. J’ai honte de parler si peu ouzbek, qui se limite toujours après trois mois à quelques politesses de base et à un petit lexique autour de la nourriture… Ah ces français… Impayables, qui savent toujours dire ce qu’ils veulent manger, mais restent sans voix pour articuler quelques mots un peu plus engagés dans la relation. À mon prochain séjour, je dois absolument apprendre à dire combien j’apprécie l’accueil ouzbek, pas seulement sa cuisine, ses montagnes et son patrimoine, mais son peuple si plein d’attentions, de respect et d’empathie, toujours attentif aux autres et particulièrement à ceux venus d’ailleurs, à leurs langues et cultures, quelles qu’elles soient. La devise « Liberté – Égalité – Fraternité » que nous arborons avec une fierté aujourd’hui déplacée au fronton de nos mairies françaises est infiniment mieux incarnée ici, où elle n’est pourtant écrite nulle part.
Très vite, je suis ému de rencontrer cette équipe si chaleureuse, joyeuse et dynamique, Muzaffar J., Jamila R., Javlon O., et la trentaine de jeunes élèves de primaire, jusqu’aux jeunes adultes du baccalauréat. Ils font ici jusqu’à cinq heures de langues par semaine en classe de langue spécialisée, et deux heures en classe de primaire. Nous les verrons tour à tour dans la grande salle de classe, habillée de citations, de cartes, de paysages et monuments français. Brève présentation de l’équipe. Je connais déjà Jamila, jusqu’ici par échanges Zoom et sur le canal Telegram qu’elle a créé pour des apprenants de français du monde entier, et auquel m’a invité Gulsevar il y a quelques semaines. J’ai fait quelques connexions avec le groupe qu’elle réunit le dimanche soir en direct audio-vidéo. C’est là aussi une belle rencontre que de la voir en vrai, et dans son école !
Les plus jeunes élèves ici ont huit ou neuf ans et se présentent en français, après quelques mots personnalisés de bienvenue en Ouzbékistan et dans leur école n°9 de Parkent. Gulsevar m’a dit récemment que sa sœur cadette Eʼzoza avait remporté la première place des olympiades de français dans sa classe d’âge. Comment voulez-vous ne pas être ému ? Maintenant, je sais d’où viennent les étudiant.e.s si formidables que j’ai appris à connaître au fil de ces trois mois à Literaturniy de l’UZSWLU (Université des Langues du Monde). J’ai le sentiment d’avoir découvert la source de leur appétit d’apprentissages, de leur curiosité pour la culture française, de la passion qu’ielles portent à cette langue que tous et toutes parlent ici comme si elle leur était naturelle, et belle, et nécessaire.
D’autres, plus grand.e.s, prennent place, se présentent à leur tour, disent quelques mots de ce qu’ils aiment le mieux faire quand ils ne sont pas à l’école. Leur débit de parole est rapide, mais je comprends très bien ce qu’ils disent ! Le dessin, la lecture, les jeux avec leurs amis, passer du temps avec leurs grands-parents…
D’autres, plus grand.e.s encore, viennent ensuite prendre place, l’une d’eux s’affaire autour de l’écran géant, puis ils entonnent Joe Dassin, que je chantonne moi aussi avec elles et eux, en lisant les paroles sur l’écran du karaoké, car je ne les connais pas par cœur…
» Et si tu n’existais pas
Dis-moi pourquoi j’existerai
Pour traîner dans un monde sans toi
Sans espoir et sans regret
Et si tu n’existais pas
J’essaierai d’inventer l’amour
Comme un peintre qui voit sous ses doigts
Naître les couleurs du jour
Et qui n’en revient pas… »
Puis c’est au tour des plus grands de parler, ils sont une majorité de garçons, en classes de l’équivalent de la première et terminale. Nafisa, la directrice, présente le groupe, qui n’est vraisemblablement pas au complet, car nous sommes samedi. Elle présente particulièrement Bobur Q., qui a été le gagnant 2025 de l’olympiade de français de la région et son ami Ibrohim M., qui a pris, lui, la troisième place.
Bobur me demande de bien vouloir leur parler du projet « Nous, les arbres… » dont nous avons donné une lecture publique à l’UZSWLU il y a quelques jours avec les étudiant.e.s de Literaturniy, dont Gulsevar et Zebo ici présentes.
Je présente brièvement le projet et la performance, puis la directrice me propose d’en lire un extrait, elle doit savoir que c’est un texte assez long. J’en lis le final, ce moment où les arbres de tous les continents ont parlé et font la synthèse de leur plaidoirie, et qui est aussi une adresse directe aux humains de la terre, une invitation à se réveiller de leur torpeur.
Après les remerciements, les étudiants me posent quelques questions sur l’écriture du texte : « Comment est-il né ? » Comme souvent suite à une longue histoire, puis avec une série de rencontres et de lectures. « Combien de temps a pris son écriture ? » Un peu plus d’un an en tout, neuf mois pour les recherches, écoutes, lectures, et environ trois mois pour l’écriture du texte. « Est-ce que j’ai lu des livres pour écrire ce texte ? » Des livres assez peu et pas tout de suite, j’ai d’abord écouté la plupart des conférences d’Ernst Zürcher, ingénieur forestier et chercheur en sciences du bois à Zurich, Lausanne, Berne (Suisse). Ensuite, j’ai lu l’un de ses livres majeurs : « Les Arbres, entre visible et invisible – S’étonner, comprendre, agir« . « Où ai-je trouvé les sources et combien de temps m’a-t-il fallu pour composer la liste des espèces des 1585 arbres du monde ? » Quelques semaines, à la suite desquelles j’ai choisi la liste de la Wikipédia que l’on trouve en français et en anglais seulement. Aucune liste n’est exhaustive, car les spécialistes estiment que nous n’avons pas encore identifié toutes les espèces existantes, notamment en forêt d’Amazonie…
Nous faisons ensuite toute une série de photos comme c’est d’usage lors de chaque rencontre. Le groupe ne cesse de se recomposer selon les besoins des nouvelles prises de vues, avec les un.e.s et les autres, dans un joyeux va-et-vient, entre les classes des plus jeunes et celles des plus âgés.
Puis c’est le temps d’un repas partagé, qu’on prendra à table, dans la classe, tout y est, le thé noir et… les délicieux Somsa aux herbes de Sukok tout proche et que j’aime tant, accompagnés de salade fraiche de tomates, oignons assortis de légumes lacto-fermentés gouteux et bien croquants. Et puis vient le temps des cadeaux. Je reçois des mains de la directrice, un magnifique chapan bleu nuit (manteau Ouzbèke d’hiver), un magnet de Samarkand et un plumier de bois sculpté à ouverture secrète, rappelant peut-être, que l’écriture commence toujours par sa part secrète et intérieure, avant que d’être partagée. J’ai apporté quelques livres choisis, un pour Gulsevar et un pour Zébo qui m’ont fait l’honneur de m’inviter ici, et quelques livres albums jeunesse pour la bibliothèque de français de l’école n°9.
La dernière photo de l’album ci-dessus réunit Fathiddine à ma droite, Jamila à ma gauche, puis Gulsevar et Zebo et une étudiante de onzième (?) dont je ne connais pas le prénom. Il y a là trois générations d’enseignant.e.s de français, qui partagent la même passion pour la langue française et qui s’emploient sans compter pour passer cette flamme à de plus jeunes qu’eux. Merci à vous toutes et tous pour cette rencontre si chaleureuse et si émouvante que vous l’avez rendue inoubliable.
Puis, nous-nous sommes dits au-revoir. À peine étions-nous repartis pour Tashkent avec Fathiddine, que je rêvais déjà d’un projet artistique avec vous, des plus jeunes aux plus âgés. Et pourquoi pas un projet poétique, mené au village et à la ville, de l’école à l’université, avec les élèves et les étudiants, un projet de liens et de passages, d’écritures en lectures, de transmissions en inventions croisées ? Un jour j’espère…
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