Qo’ng’irbuqa

Après la performance de « Nous, les arbres… », nous nous sentions toustes un peu planants, comme sur un tapis volant (je suppose, jamais essayé). Nous avons passé ensemble un moment à faire des photos, à se congratuler, à rire de tout et de rien, à prendre un verre et croquer quelques fruits secs et gâteaux au buffet. Puis les étudiant.e.s sont rentrées chez eux par petits groupes, en ville ou au campus. Nous avons remballé notre petit matériel et les collègues de l’Alliance le leur hésitant entre rentrer chez eux ou aller manger quelque part avec nous. Chacun.e se repliait doucement chez soi, sans hâte, mais dans un tempo serré, comme souvent en Ouzbékistan après tout événement festif ou officiel. Nous étions dans un état d’apesanteur agréable (jamais essayé le vol stationnaire non plus) qui a duré plusieurs jours. À lire et entendre les retours du public, collègues, étudiant.e.s, cette aventure collective aura marqué profondément les cœurs et les esprits, les arbres nous ont vraisemblablement touchés.

Nous nous sommes retrouvés Adrien, Eugénie et moi sur l’idée d’aller dîner au restaurant d’en face, afin de prolonger un peu ce moment de l’après et partager une bière et un plat Ouzbeks. Soirée parfaite d’échanges entre la vie à l’année à Tashkent, celle(s) d’avant et celle(s) d’après, le violon Kirghize, l’énergie solaire et le français langue étrangère, la pollution par combustion de pneumatiques usagés dans les serres environnantes, et puis les voyages, à pied, à vélo, en stop, en train ou motorisés…

Eugénie et moi voulions depuis un moment marcher ensemble en montagne avant la neige et avant son départ, qui approchait, mais n’avions pas encore pu le faire. Elle était partie visiter Samarkand puis Boukhara les deux semaines précédentes. Le lendemain de la performance paraissait le bon moment pour y aller en mode léger, sans guides, par nous-mêmes. Les hauteurs de Chinorkent nous ont semblé être la destination idéale. Une sortie sans difficultés, un dénivelé de 1.000 mètres sur piste, puis en sentiers à travers la montagne. Quelques courses de nourriture faites la veille et nous étions parés pour cette balade. Le Qo’ng’irbuqa s’élève à tout juste 2.000 mètres au-dessus du lac de Chorvoq situé lui, à 900 mètres et sur lequel il offre une vue plongeante et panoramique. Rien de mieux qu’une telle marche pour prolonger l’état de grâce que nous connaissions à ce moment-là, et pour en sortir doucement par le haut… de la montagne ;=)

Le samedi matin, nous avons rejoint la gare des trains du nord de Tashkent pour attraper celui de 6 h 30 pour Chinorkent. On y monte à bord sans réservations et paye directement son billet au contrôleur, car c’est un parcours régional. Facile. Pratique. Après 1 h 30 de cahin-caha ferroviaire dans ce petit train bien chauffé et confortable, nous changeons peu à peu de décor, passant des steppes rousses du lever de soleil aux montagnes brunes et ocres. À Chinorkent, nous prenons une collation et quelques cafés dans un petit restaurant fort sympathique aux jardins encore pleins de verdure, avant de nous mettre en route vers 9h30, qui n’est pas vraiment une heure de montagnards, c’est vrai.

La montée fut longue et nous étions fatigués d’une semaine intense, mais avec quelques pauses, nous sommes venus à bout des interminables ressauts nous laissant croire à chaque fois que nous étions arrivés. Nous avons dépassé deux groupes de marcheurs russophones, seniors comme moi, puis un jeune couple, retrouvé brièvement au sommet un peu plus tard. Là, nous avons rencontré Evgeniy, trekkeur russe habitant et travaillant à Tashkent comme chercheur en biologie. Un marcheur habitué des treks de la région, mais également en Europe et ailleurs, qui nous a parlé des grands oiseaux que je prenais pour des aigles et qui étaient en fait des vautours fauves, précise-t-il, au plumage noir, et d’une envergure incroyable… Nous avons gardé contact. Il nous a envoyé quelques jours plus tard des photos des montagnes où nous étions, mais en fleurs au printemps dernier ! Et aussi quelques photos de Peshagor valley tout proche de Djizak et de Samarcande et dont il nous avait parlé… Pour un autre voyage…

Nous avons pris notre repas là-haut, et fait quelques photos avec lui. Il redescendait comme nous sur Chinorkent, lui par l’ouest, face au soleil, nous par l’Est, pour éviter tout comme lui de reprendre le même chemin à l’aller et au retour. Nous nous sommes dits au revoir là-haut. La descente par l’est serait longue, à l’ombre, nous le savions, parce qu’on devait descendre et contourner la montagne à sa base avant de pouvoir rejoindre le sentier nous amenant vers le lac à l’ouest. Nous avions encore de l’eau, quelques fruits secs, du chocolat, un reste de pain, des vêtements chauds, de la lumière et la power-bank d’Eugénie pour assurer l’énergie du guidage GPS sans connexion (l’excellent Organic Maps) sur mon portable.

Au tableau des (brèves) inquiétudes : une alerte de douleur au genou pour Eugénie à la montée, qui s’est résorbée naturellement et progressivement, et pour moi à la descente, une crampe interne au pied, stoppée net avec de la glace trouvée au bord du chemin. Nous nous sommes sentis un peu fragiles dans ces moments-là, mais nos attentions réciproques et un peu d’humour nous ont redonné confiance. Très beaux paysages en chemin sur ce retour, dont les photos ne rendent pas l’ambiance sauvage… Outre une vieille chaussure abandonnée, semelle déchirée, nous avons vu sur le sentier, une belle empreinte d’ours, qui nous a rappelé que nous étions sur un territoire dans lequel nous étions seulement des hôtes de passage. D’après Evgeniy, les ours ici sont very friendly et not aggressive. Mais bon, se faire légers, furtifs et se tenir prêts à nous détourner rapidement en cas de rencontre, m’aurait tout de même semblé prudent ;=)

Le groupement de maisons au dernier col avant de plonger vers la vallée paraissait déserté malgré quelques signes épars de présence, témoin cette vaste demeure en construction, laissant passer la lueur du couchant à travers ses piliers, où les lignes effilées des montagnes à l’horizon se frayaient un passage… Instants de grâce et magie des lumières. Nous sommes arrivés rincés de fatigue à Chinorkent à 17 h 30, il faisait nuit depuis 30 minutes environ. Sur les hautes routes pavées du village en haut de Chinorkent, j’éclairais le chemin cabossé au portable de temps à autre. Eugénie me disait qu’elle n’avait pas besoin de lumière, qu’elle préférait sans. Je pensais que c’était la différence d’âge avec elle, pour me rendre compte tout en bas, que j’avais gardé mes lunettes de soleil… Des habitants, çà et là, avaient allumé des feux au bord de la route, feux de cuisine ou de poubelles ? Je ne le saurai pas.

Nous nous sommes posés devant un qora choy (thé noir) géant dans un café-restaurant à l’ambiance feutrée de bar d’altitude en station de ski, en attendant notre train du retour pour Tashkent. Bien au chaud, heureux de s’être immergés un temps suspendu dans cette vallée perdue, contents d’être revenus parmi les humains barbotant dans un grand bain de 4G.

Dans quelques jours, Eugénie poursuivra son voyage par la vallée de Ferghana, vers le Kirghizistan, puis la Chine et la Thaïlande où elle y retrouvera sa famille, puis la Corée et peut-être au-delà ? Très heureux de t’avoir rencontrée, lumineuse et joyeuse Eugénie, et merci du fond du cœur pour ces beaux moments partagés avec toi. Longue et belle route à toi de par le vaste monde ! La flamme !

Demain, je me préparerai à l’atelier poésie qu’Adrien m’a proposé de donner à partir de quelques-uns de mes poèmes. Il est l’animateur de ses ateliers réguliers de poésie à l’Alliance Française de Tashkent, il choisira les textes de l’atelier, et a gentiment accepté de m’accompagner au Kyl Kyak (violon Kirghize) sur ma lecture de « Tu vis toujours » et je chanterai à la guitare « L’ami », deux de mes premiers textes.