Salle 203

Des cours, je ne vous ai pas encore parlé. Un mois déjà qu’ils ont commencé. Au deuxième étage du petit bâtiment de la faculté de français, allemand, espagnol. On vous salue ici en quatre langues avec l’ouzbek. Dans la cour du campus, c’est plus puisque c’est là que se croient les étudiants et professeurs des autres langues, coréen, chinois, japonais, arabe, russe et le portugais depuis cette année.

Notre salle a le numéro 203, comme la vieille et magnifique Peugeot. Bien dimensionnée, haute de plafond, plein de fenêtres ouvrant sur les arbres du parc, Pins sylvestres, Platanes, Fresnes et d’autres que je n’ai pas identifiés.

Peugeot 203 – (1948-1960) – Sochaux-France

Chaque salle est équipée d’un écran grande taille avec un son incorporé de très bonne qualité, reliable aux ordinateurs portables par un câble HDMI, mais qui n’était là, rangé dans le tiroir du bureau, qu’une fois sur deux, du coup G. m’en a acheté un. Il y a internet haut débit depuis les prises et câbles Ethernet. Je craignais la projection depuis mon portable sous Linux-Ubuntu, que je n’avais pas encore testée. J’ai branché, ça a fonctionné direct ! Soufflé ! Combien de fois, j’ai bataillé dans les facs en France, pas le bon câble, pas le bon driver, pas le bon adaptateur, pas le bon système, à redémarrer ordi et projecteur 10 fois en changeant les réglages sans succès, idem sous macOS ou Windows ou Linux… Ici tout fonctionne parfaitement, que de soucis en moins !

À l’opposé des fenêtres, court une bibliothèque sur presque la longueur de la pièce, elle abrite des ouvrages de recherche en ouzbek et français sur la phonologie, lexicologie, morphologie, syntaxe, stylistique, toutes choses passionnantes, mais qu’on n’aborde guère par le biais de la théorie en première et deuxième année, sauf si on étudie dans l’une de ces disciplines. J’ai apporté des livres pour les étudiants, romans, contes, recettes, guides de voyages, poésie, mais ne sait pas vraiment où les mettre, la bibliothèque d’ici est pleine et surtout aussi intimidante qu’un musée, je vais, je crois, leur donner directement en les invitant à se les échanger après lecture.

Ce panneau « Marquez les esprits, choisir la France » me fait honte. Il a la même agressivité que notre Marseillaise, mais façon néo-libérale. Le pire est peut-être la mention au haut à droite « France™ ». Ce « ™ » qui veut dire Trade Mark (label en anglais) est une autre manière de dire que c’est une marque, et qu’implicitement, elle est sous copyright « © » (autre label en anglais) et que donc on n’a pas le droit de l’utiliser sans mentionner… Qui ? La France ? À croire que l’anglais serait la langue des affaires ? Et que notre ministère des Affaires étrangères confonde Affaires et affaires ?

Ce que j’aurais aimé lire ici pour dire l’esprit français ? À peu près toute citation choisie de Montaigne, de Voltaire, d’Hugo, de Rimbaud, d’Apollinaire, de Césaire, de Glissant ou de Chamoiseau, ou encore cette merveille du peu connu Pierre-Charles Roy « Glissez, mortels, n’appuyez pas ». Ça aurait plus de classe, mais surtout de valeur d’invitation que ce martial et injonctif « Marquez les esprits » non ?

Un matin, l’hymne national est sorti des hauts parleurs poussifs installés dans chaque salle. Les pauvres machins déformant la musique, saturant la bouillie qui en sort. Les étudiants sont restés debout, main droite sur le cœur et ont chanté. Une scène surprenante pour nous, Français. C’est en fait une fois par semaine, le mercredi matin. Je m’en suis ouvert à G. qui m’a dit que oui, l’hymne national, que j’avais déjà entendu, entonné par toute la salle lors de la fête des enseignants, pouvait nous surprendre, mais m’a-t-il dit malicieusement, le nôtre est très doux, c’est un éloge des valeurs d’accueil et de solidarité du peuple Ouzbek, il n’est pas du tout sanglant comme le vôtre. En effet, sages paroles mon ami.

Les étudiants avec qui je travaille sont répartis en quatre groupes de 13 et 10 pour les deuxièmes années, et de 8 et 5 pour les premières années. Des groupes aux ambiances et dynamiques très différentes, dues à la taille du groupe (13, c’est bien, 5, c’est trop peu, 8 à 10, c’est très bien). Entrent en jeu leur niveau en français de chacun.e, et l’imprédictible alchimie des groupes humains. En France, les classes de maternelles ont en moyenne 22 enfants (dans le public, dans le privé ça monte à 25), et quant aux primaires, si la loi fixe un seuil à 20, elle autorise jusqu’à 30 élèves par classe. La France est bonne avant-dernière en ce domaine selon l’observatoire de la société.  >>>

À la fac, en France, les groupes sont plutôt calibrés à 25 – 30. Mais le nombre n’est pas tout et tout dépend de ce que l’on fait et comment, dans quel lieu, dans quel objectif, contexte ou projet. Le cap qu’on m’a donné ici, c’est de les entraîner à parler en français. Comme je ne parle pas ouzbek, je m’y emploie. J’ai d’abord testé la méthode Édito avec laquelle ils travaillent avec les autres professeurs de français qui sont des natifs ouzbeks, mais n’étant pas professeur de FLE (français langue étrangère), peu à l’aise avec la didactique des langues et béotien de l’usage de ses manuels, j’ai cherché d’autres pistes. La méthode me semble très bien faite, fine et progressive, mais je préfère la laisser à celleux des vrais profs qui savent s’en servir, d’autant qu’on me laisse la liberté de choisir ma méthode.

Puis, nous nous sommes lancés dans des débats sur des sujets proposés par les étudiants. Je leur demandais de formuler un thème, puis une question dans ce thème, puis nous échangions collectivement sur ce sujet pour le nourrir, en essayant de lister les termes et dimensions du débat au fur et à mesure que les points de vue étaient énoncés, jusqu’à construire les arguments de ces points de vue, enfin de produire un discours cohérent pour les exposer, et enfin à formuler son point de vue personnel.

Malgré le succès de ces sorties des sentiers guidés des manuels, ces débats n’ont pas entrainé tout le monde unanimement. Une demande pointe régulièrement, générée par l’anxiété du passage prochain des sessions d’examens de langues B1 et B2, correspondants aux niveaux des années 1 et 2. Il y a plusieurs sessions par an, elles sont indépendantes des examens universitaires. Je me suis donc lancé dans des préparations à ces examens. On en trouve sur YouTube, on y voit un jury et un.e candidat.e exposer sa réponse sur un sujet tiré au sort. À écouter attentivement de bout en bout, car certaines vidéos, bien que publiées par des centres de formations agréés, ont de flagrants défauts de choix des textes (des extraits de communiqués BFMTV, qui parviennent à être moins bons que les brèves AFP dont ils sont issus, c’est dire…) quand ce n’est pas d’éthique. Je pense à une vidéo en particulier, où l’examinateur qui est seul (ils doivent être deux) donne son point de vue personnel… sur le sujet que traite la candidate ! Les vidéos proposées comme entrainement par l’Alliance française, elles, sont très pédagogiques et respectent la place et la parole des candidats. Nous avons suivi cette piste en explorant tous les sujets que nous avons trouvés.

Un cours dure ici 1h20, je le divise maintenant en deux. Une première partie est réalisée à partir du manuel de français Édito, habituellement un dialogue ou reportage audio ou une vidéo sur un sujet de société, de formation, d’art et culture. Après écoute ou visionnage, nous revenons sur les mots inconnus, leurs synonymes ou antonymes, leur sens variables selon les contextes, leurs origines, les expressions ou locutions, et discutons de ce sujet collectivement. L’autre moitié du cours se fait à partir de l’écoute d’une chanson française (vaste répertoire, par exemple de Bourvil (Le petit bal perdu) à Pomme (A perte de vue)) ou, à petite dose pour l’instant, après lecture d’une poésie, choisie parmi ma sélection d’une quarantaine de poésies relevant du thème « prendre soin » que je commence à travaille avec eux pour préparer le projet poésie à partir de « Nous, les arbres… » en novembre-décembre. On traverse dans cette thématique, un espace-temps qui nous emmène (par exemple) de Joachim Du Bellay (Au vent) à Mahmoud Darwich (Pense aux autres). Les origines géographiques des auteurs, pour la plupart francophones, sont celles de tous les coins du monde. J’ai fait le choix d’un panel « des français » reflétant sa richesse d’expression, plutôt que « du français » qui se voudrait, de manière suspecte, pur.

Je suis toujours surpris lorsque les étudiantes – je peux utiliser le féminin, car sur 36 étudiantes, un seul garçon – restent à l’entrée de la salle en attendant que je les invite à entrer et à s’assoir. Nous ne sommes guère habitués à cette pratique en France. Quand nous commençons, c’est beaucoup plus détendu, beaucoup prennent la parole spontanément, d’autres restent timides et ne parlent que si je les y invite. Nous avons maintenant fait connaissance et il s’est doucement installé une ambiance joueuse et vive. Reste les silencieuses. Que faire pour qu’elles se lancent ? Deux étudiantes ont aujourd’hui proposé d’animer une partie du cours, c’est une autre piste à emprunter !

Nous avons, au cours de nos échanges, et quel que soit le sujet, beaucoup d’occasions de parler des différences entre nos deux cultures. C’est un des grands plaisirs partagés de ces journées. Rinçant, après les quatre cours du mercredi, mais tellement vivifiant !