Workshop express…

Nous sommes le 20 novembre, huit jours avant la performance de « Nous, les arbres… ». Nous nous préparons à cette première mondiale ici à Tashkent, excusez du peu, ce sera la première fois qu’elle sera donnée en public, à 40 lectrices, dont deux lecteurs. Eh oui, sur les trente-huit étudiantes avec qui je travaille, un seul étudiant ! Eugénie qui a rejoint l’équipe du projet « Poetree » depuis notre visite au Jardin Botanique, est là aussi, on attend Ashot qui propose ce soir son workshop afin de préparer les étudiants à la respiration, à l’ancrage du corps nécessaire au placement de la voix.

Il arrive et nous commençons, il propose une série de brefs et intenses exercices de souffle : comment faire porter sa voix sans se fatiguer ni forcer ses cordes vocales. La respiration ventrale, les pieds ouverts légèrement en V au sol. Faire monter la colonne d’air, la sentir vous traverser. Je connaissais ces exercices depuis l’école de la chanson, mais c’était dans une autre vie, il y a si longtemps, je redécouvre… Les dernières étudiantes, jusqu’ici occupées en cours, nous rejoignent. L’intervention énergique d’Ashot a été salutaire, et mieux que tout, elle a donné une confiance et une assurance renforcées aux lectrices.

On se met en place pour la répétition de lecture, le groupe des chœurs formant un arc de cercle dans l’amphithéâtre du campus Litteraturniy (faculté de philologie romano-germanique de l’Université d’État des Langues du Monde de Tashkent). À quarante, il faut ruser et faire deux rangs pour que tout le monde puisse prendre place.

Nous avons travaillé les lectures depuis deux semaines sur les heures de mes cours avec chacun des quatre groupes, mais jamais encore les quatre ensemble… Lire la liste des 1585 espèces d’arbres du monde n’est pas facile, même pour un natif de langue française, parce que si cette liste est dite française, sa traduction n’est que partielle : elle contient des noms en latin, en espagnol, en portugais, en anglais, et dans près d’une centaine de langues vernaculaires, partout dans le monde : les noms des arbres reflètent aussi la variété des langues qui les nomment… Ce soir sera notre crash test comme dit Alice…

Je commence la lecture du plaidoyer en leur faisant face. Le premier groupe de l’Europe (4 lectrices) commence au juste moment sa lecture, j’ai dessiné il y a quelques jours un schéma permettant, pour chaque continent, de savoir à quel moment commencer sa lecture. Puis vient l’Afrique (4 lectrices), parfait, puis les Amériques (Nord, Centre et Sud), à 12 lectrices, le volume, mais aussi la présence monte en intensité, bien en place, je poursuis sans interruption, jusqu’ici tout va bien, puis c’est au tour de l’Asie (10 lectrices) même puissance, puis le groupe de l’Océanie (2 lectrices), c’est bien peu après l’Asie. Et je poursuis jusqu’à la fin du plaidoyer. Les lectrices de la liste des arbres sont 32 ce soir, dans les jours suivants, d’autres s’y ajouteront, d’autres liront avec moi le plaidoyer que nous ferons à huit voix.

Quelques applaudissements, on est soulagés, tout s’est déroulé de manière fluide, s’il faut régler quelque chose, c’est l’intensité selon le nombre de lectrices, il faut que j’ajoute des indications d’intensité au schéma. Fathiddine est là dans la salle avec G’ayrat, ainsi que Zulfyia et quelques étudiantes et amies des lectrices. Ashot se montre peu satisfait. Me dit que oui, la mise en place de la lecture est bonne, mais que ça n’est pas encore une performance, qu’il nous faut trouver une idée, et nous avons une semaine seulement. Je suis d’accord avec lui sur le constat, ça n’est pas encore une performance, car ici, une fois que chaque groupe a lu, chacun.e reste debout, sa feuille à la main, face au public, et ça n’est ni tenable, ni intéressant. Mais on est ici pour cette répétition dans une salle d’amphithéâtre, ce qui détermine fortement notre mise en scène… Elle est conçue pour le spectacle ou le cours magistral, c’est une scène. Or ce qu’il nous faudrait penser serait plutôt de l’ordre d’une forêt…

On se sépare, car nous devons rendre la salle dans laquelle se déroulent d’autres activités maintenant. Sur le chemin à pied, en sortant de l’amphi, nous avons un échange avec Eugénie. Il fait nuit et les étoiles brillent, nous passons sous les grands arbres du campus. Nous parlons de clairière, de la vue qui tout à coup se dégage lorsque les branches des arbres s’éclaircissent au-dessus de nous…

Plus loin, on se pose, Ashot, Eugénie et moi, la question d’aller au restaurant du coin pour débriefer un moment. Eugénie préfère rentrer chez elle, car elle a des cours tôt le lendemain. Ashot et moi allons au restaurant. Je le sens fermé, sur une réserve que je ne sais pas interpréter, mais je comprends parfaitement son point de vue sur l’état de notre lecture. Le fait que nous parlions anglais – sa langue est le russe – que je ne parle pas, ne simplifie pas nos échanges, mais je sens que ce n’est pas la raison majeure. Oui, il nous faut une scénographie, oui, il nous reste à trouver un contexte et une forme de performance… On dine et se quitte là-dessus, se promettant de s’envoyer nos idées dans le groupe Telegram « Poetree » sous deux jours maximum.

Cette idée de clairière m’est revenue plus tard, comme une obsession pendant la nuit. J’étais couché, cherchant, mais ne trouvant pas le sommeil, me suis relevé. Il me fallait une bande son au casque, pour creuser cette piste de la clairière. Olafur Arnalds et ses musiciens, jouant au creux des montagnes d’Hafursey en Islande m’y ont accompagné…

Je m’installe derrière l’écran.
« Dis-moi Google comment s’appelle cet espace circulaire dans lequel il ne pousse que de la mousse et que l’on rencontre parfois en forêt ? »
« Une clairière »

« Dis-moi Google, comment s’appellent ces formations d’arbres qui poussent en cercles ? »
 » ???  »

Google n’a donc pas réponse à tout… Jusqu’à ce que je trouve ceci, dans la 7ᵉ page des résultats…
« La Folie, désignant généralement des lieux un peu secoués par les vents, cumulant souvent, sous vents, feuilles et feux follets, c’est un toponyme dionysiaque très présent dans la moitié nord de la France, pays traditionnellement patriarcal coutumier de langue d’oïl… » Nicolas Huron

 

Quel mot plus beau pour nos formations humaines d’arbres que la folie ? Car une performance l’est toujours un peu… Folle…

Nous ne ferons pas un spectacle, caractérisé par public d’un côté, et nous de l’autre, mais une performance, assis par terre, lorsque nous ne lirons pas, et debout, rassemblés en folies ou cercles, par continents, lorsque nous lirons. Nous serons, avant que tout commence, dispersés au milieu du public, comme lui, assis par terre, sans que rien nous distingue du public. Comme on ne peut pas heurter les plus anciens ni les plus cabossés, nous placerons quelques chaises éparses, permettant des assises plus confortables.

  • Nous ne nous déguiserons pas en arbres, nous serons des arbres à l’intérieur
  • Nous serons habillés comme nous le souhaitons, les arbres sont tous très différents
  • Nous ne parlerons pas des arbres, nous les laisserons parler en nous
  • Nous lirons leurs noms clairement, parce que les arbres sont sages et patients
  • Nous perdrons au sol nos feuilles de lecture une fois lues, comme les arbres perdent les leurs
  • Nous resterons quoi qu’il arrive, lents et stables, comme les arbres le sont dans le vent
  • En toute fin, nous saluerons toutes branches ouvertes, parce que nous en avons, nous aussi
  • Nous saluerons enfin la main sur le cœur, à l’Ouzbèke, car c’est là que nous sommes

Reste à traduire ceci en script de scénographie, en français et en anglais, ce sera fait pour demain matin où je pourrai envoyer cette trame au groupe Telegram « Poetree »…

Le lendemain, après mon envoi au groupe, Ashot nous informe de son retrait du projet. Bien sûr, c’est un coup dur, pour moi et pour nous toustes. Il avait proposé de jouer en live une improvisation musicale. Il nous faut une musique, j’ai quelques backup possibles, mais pas en live.

Ce script de scénographie ne lui semble peut-être pas à même de rencontrer sa conception de la performance ? Je ne le saurai pas, mais le remercie pour son workshop dynamique et précieux pour nous, je respecte son choix et le remercie de nous en informer dès maintenant.

Nous avons désormais un contexte pour lire qui nous donne une ligne de conduite : une clairière en forêt, où les lectrices se regrouperont le temps de leurs lectures en folies ou cercles au milieu des spectateurs.
Les lectrices, feuilles en main, sur papiers aux couleurs des feuilles d’automne – sur une belle idée de Gulsevar – perdront leurs feuilles dans la salle une fois lues…