Dernière sortie en montagne de ce séjour de trois mois en Ouzbékistan. J’en attends beaucoup, car c’est celle qui doit nous mener à la grotte d’Obi-Rakhmat ! Vous voyez de quoi je parle ? À peine arrivé ici à Tashkent, mon ami Jacques m’avait envoyé un article du Daily Geek Show n’annonçant rien de moins qu’une découverte archéologique inédite qui venait d’y être faite :
« Un fossile vieux de 80 000 ans révèle que Sapiens est arrivé en Europe bien plus tôt qu’on ne le pensait… À Obi-Rakhmat, des pointes de flèches révèlent la présence de Sapiens il y a 80 000 ans. Imaginez un petit abri sous roche, perdu dans les montagnes d’Asie centrale, à quelques heures de route de Tachkent, la capitale ouzbèke. (…) Ce qu’on y a retrouvé récemment, ce ne sont pas des fossiles impressionnants, ni des statues antiques, mais de minuscules pointes de flèches en silex. Taille allumette. Poids plume. Mais importance colossale. »
L’article développe plus précisément l’idée que, jusqu’ici, on pensait que les premiers Homo sapiens partis d’Afrique avaient rejoint le continent Européen en passant par le Levant (Liban, Syrie, Israël…) parce que c’est proche, plat, et que c’est un corridor naturel. Mais la découverte des pointes d’Obi-Rakhmat suggèrent un autre itinéraire, plus au nord-est, via le Caucase et les piémonts d’Asie centrale. Plausible, car ces régions offrent une abondance de ressources (eau, gibier, matériaux), des abris naturels, et surtout, elles sont déjà peuplées par nos ancêtres dès cette époque. Autre argument, et pas des moindres, versés à cette hypothèse : « les outils que l’on retrouve en Europe n’ont pas de lien clair avec ceux du Levant. Et là, les pointes ouzbèkes tombent à pic. Elles seraient l’origine possible du fameux « Néronien », une culture matérielle encore mal comprise, mais détectée dans la vallée du Rhône et au Liban. »…
Nous quittons Tashkent par la route maintenant habituelle des montagnes, qui file au Nord-Est vers Gazelkent. Nous sommes une petite équipe de 16 personnes dans le minibus. De notre campus, nous sommes trois pour cette sortie : Ana, avec qui j’ai déjà marché trois fois en montagne, Simone, enseignante-chercheuse brésilienne, ici professeure de portugais qui nous rejoint pour la première fois, et moi. Malade depuis hier, je suis sous le contrôle de ce qui me reste de médicaments, refusant de céder du terrain à une tourista de plus, à l’origine aussi incertaine et chiante que les précédentes.
Bref, c’est en mode veille automatique, couvert d’habits chauds et moelleux sur le ventre, coussin gonflable pour les cervicales, casquette sur les yeux, que j’ai dormi pendant le début du voyage et somnolé ensuite pour ouvrir un œil aux premières lueurs. Je n’avais pas encore emprunté cette route qui longe le bras Est du lac Charvok et file jusqu’à l’entrée du parc National, puis passe au check-point tenu par l’armée où il nous faut descendre un à un, faire enregistrer nos passeports et répondre à quelques questions. De là, nous continuerons à pied par une piste.
La piste longe la Paltau, rivière impétueuse et très surveillée… Le check-point tenu par l’armée est semble-t-il moins là pour la frontière Kirghize toute proche – mais passant sur la ligne de crête de sommets à 3000 mètres – que pour le barrage de retenue d’eau en construction et dont nous traversons le chantier, un kilomètre plus loin. Les barrages comme les réservoirs d’eau deviennent partout stratégiques et ici comme ailleurs, l’état veut s’assurer qu’ils restent sous leur contrôle et que rien ne pourra les altérer.
Drôle de sentier, mi-piste, mi-chemin de chantier, nous croisons des engins tels que des pelleteuses, camions bennes, et des foreuses, car la prochaine montée des eaux, une fois le barrage en service, nécessitera d’utiliser la route haute, tracée à flanc de montagne et en cours de construction et d’étayage : c’est là notre chemin. Malgré le désagrément de marcher au milieu d’un grand chantier, le décor des montagnes alentour est toujours formidable, et très changeant ! On passe d’un environnement rocheux sec et ocre d’un côté de la vallée, à un autre minéral, gris-bleu et neigeux de l’autre, toutes nuances encore modifiées constamment par un soleil qui joue à cache-cache derrière de mutins nuages.
Puis, nous suivons le fil d’un sentier le long d’un petit torrent, dans lequel plus d’un.e trempera ses pieds, car les rochers à travers lesquels on serpente sont très glissants. Le site de la cascade de Chuqurak est superbe, malgré un temps très changeant. De même, la température, avec ou sans soleil, varie énormément. On prend ici notre déjeuner, bref, mais agrémenté des délicieux thés dont nos guides ont le secret… La descente est vraiment glissante, il faut s’entraider pour les passages les plus délicats.
On retrouve en bas la piste du chantier et descend un bon kilomètre avant d’obliquer à nouveau Nord-Est pour rejoindre la direction d’Obi Rahmat. Pour cela, nous remontons une vallée, d’abord très large, le long d’un torrent un peu énervé qui caracole dans un décor de moyenne montagne, pâturages, zones boisées, on y retrouve de la neige, y croise un chien, trois hommes s’affairant autour de leur voiture, une Lada Niva 4×4 couleur vert d’eau défraichi. Des bergers. Salutations. Peu après, c’est la seconde cascade, très belle aussi, mais dans un environnement réellement différent : elle jaillit au beau milieu d’une faille dans une barre rocheuse d’une vingtaine de mètres, que le torrent a creusé patiemment. Elle s’écoule dès le début sous la forme d’un large rideau de pluie très fine. Je n’ai pas retenu son nom, ni vu sur aucune carte, les informations qu’on me donne sont confuses, ou peut-être est-ce moi qui, la fatigue venant, ai renoncé à comprendre.
Difficile de renoncer à Obi Rakhmat… Qui veut dire quelque chose comme « Source de la miséricorde » d’après ma collègue Zulfia. Mais le temps change, ou plutôt se précise : la pluie maintenant, abondante et froide, cette nuit, ce sera de la neige. La lumière qui décline déjà et nous avons encore du chemin à faire pour rejoindre le minibus avant la nuit. Voilà une raison de plus pour revenir dans ces parages, une autre fois, je l’espère. De mon côté, pour l’instant, je garde le contrôle grâce aux médicaments, mais mon vumètre d’énergie est dans le rouge.
Pour le retour, c’est marche en mode automatique, casquette à longue visière pour épargner les lunettes sous la pluie, anorak fermé sur toutes ses ouvertures, capuche serrée par-dessus, mon sac qui n’est pas de la première qualité, sera trempé en 10 minutes, pas grave, nous avons des habits secs dans le minibus, on marchera une bonne heure et demie sous une pluie battante.
La Lada des bergers nous dépasse et propose deux places si quelqu’un le souhaite. Elle trouvera preneuses avec Simone et une autre marcheuse, toutes deux souffrant des chevilles. Un dernier salut silencieux en passant devant les abeilles endormies dans leurs belles ruches bleues avant de poursuivre notre piste.
En chemin, Ana, voyant mon piteux état, essaye de m’initier à une comptine espagnole qu’elle chantait enfant « Los tres alpinos« . J’ai bien du mal à me concentrer, la fatigue, obstinée, fait barrage, la ressemblance trompeuse avec l’italien me gêne. Il se trouve que cette comptine espagnole est une traduction d’une chanson de… l’infanterie italienne, traduite aussi en français et en catalan, and so on, avec à chaque fois des variantes importantes… Je bafouille bêtement sans rien retenir, sans même remarquer ce que je vois maintenant seulement : les vers sont tous doublés, mais à ce moment-là, je me laisse juste porter par la voix d’Ana et continue de marcher en bafouillant :
Eran tres alpinos que volvían de la guerra,
eran tres alpinos que volvían de la guerra,
ría, ría, rataplán,
que volvían de la guerra.
Y el más pequeño traía un ramo de flores,
y el más pequeño traía un ramo de flores,
ría, ría, rataplán,
traía un ramo de flores.
Y la princesa que estaba en la ventana,
y la princesa que estaba en la ventana,
ría, ría, rataplán,
que estaba en la ventana.
Plus loin, j’abandonne lâchement Ana à « Los tres alpinos » pour tomber dans les plis de mes pensées. Demain, ranger ma chambre, faire le ménage, donner les choses que je n’emporterai pas, du thé, du gingembre, du halva, des cintres, des éponges et produits d’entretien, faire mes valises et dire au revoir à chaque groupe d’étudiantes et à mes collègues, c’est chaud. Plus loin, je pense à ces petites flèches taillées de nos ancêtres, et qui dormaient (les flèches, pas les ancêtres) tranquillement sous terre dans la grotte d’Obi Rakhmat dont nous étions si près tout à l’heure. Elles attendaient là patiemment qu’on les rende un jour aux rayons du soleil et qu’on les livre à nos interprétations, ou pas. Je vois le paysage environnant autrement, pensant que d’autres sapiens avant nous l’ont vu et parcouru et habité il y a 80.000 ans… Quatre vingt mille années… Dingue à penser.
On arrivera à la nuit au check-point pour présenter à nouveau nos passeports aux militaires, retour silencieux dans le minibus jusqu’à Tashkent, chacun.e lové dans sa bulle, puis de là, sur le parking près d’Amir Timur, commander un taxi avec Simone et Ana sur l’app Yandex et retrouver notre campus, exténués, silencieux, un peu déçus, mais heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage…
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