Master-Classe « Entre langues & langages : poésie, médiation, recherche »

A l’invitation de M. Nasirov Abdurakhim Abdimutalipovich, vice-recteur aux Relations Internationales, j’ai donné ma première Master Classe le 29 octobre 2025 à la Faculté de philologie, département de français de l’UZSWLU (Uzbekistan State World Langage University) à Tashkent.

C’était une première pour moi. J’en avais entendu quelques fois sur France Culture, j’avais trouvé intéressante cette forme, débarrassée des oripeaux non pas de la présentation scientifique, mais de sa caricature qui reste trop souvent un modèle d’autorité. Ce que j’avais aimé surtout, c’était cette idée de situer une pratique et une passion dans une histoire de vie et un contexte social et politique. Je suis allé voir de plus les formes que peut prendre cet exercice puis j’ai fait ma propre recette et lui ai donné le titre de : Entre langues & langages : poésie, médiation, recherche. Comme je ne sais guère faire autrement que tout écrire, puis de tenter de transformer ce texte pour l’oral, c’est de cette façon que je m’y suis lancé.

Entre langues et langages, signifie pour moi que le travail sur, dans, et Entre les langues, quelles qu’elles soient, m’est vite devenu une exploration nécessaire, source de plaisir et de pensée, et parfois, de poésie. Elle s’est faite dans le temps long, par allers-retours, essais-erreur, tentative-propositions, bref, par expérimentations… Langages parce qu’écrire avec, par et au travers d’un ordinateur, nous amène nécessairement à expérimenter différents langages, aussi bien de codages que de programmation, et à les inclure plus ou moins naturellement dans nos poésies.

Fathiddine a prononcé une introduction très chaleureuse, rappelant nos projets linguistiques, artistiques et culturels pensés et menés en communs depuis quelques années déjà entre son équipe de Literaturnyy – UZSWLU et celle de la médiation artistique et culturelle associée à celle du français langues étrangères de l’Inspé de Versailles – CY Paris-Cergy Université.

 

Poésie

J’ai essayé ici de montrer comment la pratique de l’écriture depuis mes premiers textes (1979), m’a conduit par étapes, à explorer la poésie au travers de la chanson (1979-1987), puis de l’écriture de nouvelles (1989), puis des hypertextes (« oVosite », 1997) écrits à plusieurs mains dans lesquels nos récits se lisaient linéairement comme dans tout texte imprimé, mais aussi transversalement, latéralement, en suivant non plus seulement un récit, mais aussi des personnages, des ambiances, des couleurs… comme le permet l’hypertexte.

Parallèlement, je m’essayais à l’écriture de poèmes variables et multilingues (2000-2007) dans lesquels l’ordinateur – tout comme moi – devenions apprentis écrivains en même temps qu’apprentis lecteurs. Comment par exemple faire lire mon poème « SeeVeniceAndDie, 2007 » en français et en italien, à Vicky, automate de synthèse vocale de l’OSX (Operating System Unix) d’Apple qui ne parlait alors que l’anglais ? Je l’ai fait en tordant l’orthographe de mes textes, en français comme en italien, jusqu’à ce que sa prononciation dans chacune de ces deux langues devienne compréhensible, malgré son fort accent anglais…

Ensuite, c’est la poésie de la variation qui m’a occupé, avec les cinq générateurs « gener_hâtifs » (2005-2009) : de votes, de poèmes Haïkus, de discours d’enfants, de discours d’artistes, de critiques d’arts. Puis ce projet s’est libéré de la machine en devenant « Je veux écrire… » (2009), un livre aux 365 poèmes écrits sur deux ans environ, sur le mode génératif de la répétition, pour produire de la variation, mais sans machine.

Puis, est venu le temps de la série des spoken words ou performances de lectures lues sur prompteur d’un afficheur numérique (« flog », 2009, « flow », 2011, « flu », 2012) que le public lisait en même temps que moi. Des textes longs, sans ponctuation, écrits et lus à la vitesse des trains à grande vitesse, rencontrant celle des flux d’informations qui nous submergent dans les réseaux sociaux, mais plus encore, à la télévision, celle des chaines de News en continu… J’essayai ici de mettre en scène la vitesse de ces informations dont la vitesse d’affichage empêche la compréhension, c’était là ma façon de construire du sens, en faisant apparaître leur non-sens.

Dans les textes suivants, les plus récents, le moto-vidéo-poème (« HD-Pen », 2014) est lu simultanément en français et en anglais, dessinant sur le territoire réel, la forme de quelques lettres de l’alphabet (d’une taille de 20 km environ) lisibles à l’échelle d’une carte, tracées par le parcours à moto depuis mon domicile jusqu’aux archives nationales… Plus tard, dans (« Pure Poésie », 2017), j’ai tenté de faire cohabiter les deux cent vingt langues parlées en Chine dans un poème écrit et lu en français et en chinois simultanément par neuf lecteurs lectrices (de provinces différentes). Celui-ci fait l’éloge des langues pour dire la diversité des êtres, des sentiments et du monde. Enfin, dans (« Nous les arbres… », 2025), poème plaidoyer des arbres du monde, s’énoncent parallèlement deux textes : d’une part le plaidoyer des arbres, et d’autre part l’énonciation, par continents, de la liste de leurs 1585 espèces recensées. C’est celui que nous donnerons en lecture publique le 28 novembre prochain avec 40 lectrices et lecteurs, étudiant.e.s de Litteraturniy.

Médiation

La médiation, j’en ai découvert l’histoire, les fondements et la pratique en entrant dans la formidable équipe du master CPECP de médiation artistique et culturelle de l’Inspé de Versailles (2011-2022). J’ai tout appris avec elles et eux, mes chèr.e.s collègues Pascale Boissonnet, Françoise Ravez, Sabine Khuong, Jean-François Nordmann et Joël Paubel, qui m’en a confié la responsabilité après deux ans de compagnonnage. Située aux carrefours de l’art, de l’éducation et de la culture, la médiation cherche à inventer les moyens de rencontres nécessaires à établir une connexion entre les œuvres de toutes les formes d’arts et les publics dans leur grande diversité. C’est là que j’ai pu réellement entrer dans la communauté des chercheurs en éducation, par les pratiques de l’art à l’école et la connaissance de ses enjeux pédagogiques, artistiques, culturels et politiques. J’ai pu le faire comme  artiste et comme chercheur, parce que la médiation est précisément ce point de rencontres entre les arts et leurs publics. La médiation est, dans le meilleur des cas, l’esthétique mise en partage. Nous ne parlerons ici que du meilleur, si difficile à mettre en œuvre.

J’y suis entré en explorant l’écriture de textes littéraires, critiques, en situation, face à des œuvres plastiques, peintures, sculptures, vidéos, performances de danse, en musée, lorsque je me suis formé (2012-2016) avec des écrivain.e.s contemporain.e.s, à la conduite d’ateliers d’écritures, puis avec les étudiants du master médiation de l’Inspé de Versailles et ceux du master lettres et métiers de l’écriture de CYU en menant mes propres ateliers d’écritures. J’y suis entré aussi lorsque qu’avec Joël Paubel et Jean-François Nordmann, nous avons créé au laboratoire EMA (Ecole Mutations Apprentissages, 2013-2016) une recherche avec la BNF (Bibliothèque nationale de France) et le Musée du Louvre portant sur les dispositifs de médiation. Le travail conjoint avec de jeunes designers en formation et leurs équipes enseignantes nous ont permis d’assister à la Genèse et à la pratique, puis à l’analyse de plusieurs dispositifs de médiation (2014).

Dans un workshop mené avec Joël Paubel dans lequel nous avions invité l’artiste Isabelle Delatouche pour créer la déambulation intitulée « Les mots des autres, 2014 » et qui s’est donnée pour objectifs de travailler, par la littérature, la poésie, l’intervention in-situ, l’image, la rencontre, la vidéo, et sa mise en ligne sur notre blog collectif, les questions de la citoyenneté et de l’ethnicité. Pour le dire autrement, depuis et dans cet espace de la langue quand on l’aborde depuis une langue étrangère. Ce projet a été de notre point de vue le plus abouti, car il tient à la fois de dispositif de médiation, et qu’il a pris aussi la forme une œuvre collective.

Recherche

Mes recherches ont porté — avant, pendant et après ma thèse de doctorat — sur l’analyse sémiotique, sémiologique et pragmatique de dispositifs d’arts et de poésie numérique (poèmes, performances) ; sur celle, épistémologique et phénoménologique de dispositifs de design numérique (interfaces, objets) et plus particulièrement ceux créés pour la médiation artistique et culturelle. D’une manière générale, ce sont les arts et manières de faire en arts qui ont le plus intensément occupé mon activité de recherche. J’y ai développé quelques concepts, principalement à la lumière de la philosophie des arts (esthétique), de la sémiotique et de la sémiologie, de l’interaction (sciences de l’information, sciences du langage), de l’écologie (écologie, théorie des systèmes) toujours en appui sur une ou plusieurs œuvres. Cette activité a été indissociable de mon travail sur la langue, en poésie comme en médiation. Elle a été l’espace-temps réflexif qui m’a permis non pas de penser (on peut penser depuis toute pratique autre que la recherche) mais de penser en appui et en tensions sur et avec d’autres pensées critiques et théoriques, depuis des textes anciens ou contemporains, dans un égal bonheur de rencontre avec des idées, des questions, des personnalités aussi, car elles n’en sont pas exclues.